Un vagabond

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Naître, vivre dans l’indifférence, mourir seul et renaître en légende. 

Il y a des voyageurs qui marquent les esprits. Pas ceux qui accrochent à leur palmarès une liste interminable de destinations, non. Ceux qui prennent la route parce que leur âme les y oblige. Ils ont la “marche avant” dans la peau, comme si leur survie en dépendait. Voici, l’histoire de l’un d’eux. Il est la dernière légende de l’Ouest américain.

Témoin privilégié de la beauté et de la fureur de la nature, seul, il vagabonde à travers l’Arizona, le New Mexico, l’Utah, le Nevada et le Colorado. Il est californien et à 16 ans, déjà, il part en direction de la Yosemite Valley. Il gagne ensuite les côtes californiennes, Big Sur et Carmel, comme pour s’échapper de la civilisation. Il se déplace avec un chien, une mule, un cheval… Sur la route, il laisse ses poèmes aux passants rencontrés par hasard et écrit de longues lettres à sa mère.

Qu’est ce qui a pu pousser un jeune garçon brillant à s’en aller ?

Nous sommes en 1930, à l’aube de la Grande dépression. La surproduction industrielle et agricole et la spéculation boursière sont au plus haut niveau. La crise de 1929 va sonner le glas de quinze ans de consumérisme débridé. Lui, prend la route vers l’inconnu avec son cheval. Admirateur des merveilles naturelles, la vie en société ne semble pas le combler. Plutôt que de courir après le rêve déchu de l’Amérique d’après-guerre, il choisit l’éloignement au plus profond des déserts de l’Ouest américain.

“I have always been unsatisfied with life as most people live it. Always I want to live more intensely and richly.”

J’ai toujours été insatisfait de la vie telle qu’elle est vécue par la plupart des gens. J’ai toujours voulu vivre plus intensément et richement.

Sa vie entière est un hymne à la lenteur, à l’émerveillement. Il est notamment parti en quête d’explorer le territoire des indiens Anazazi. Il abandonne son nom civil pour plusieurs surnoms. Le dernier est “Nemo” (= personne en latin), le héros du roman de Jules Verne. En 1934, il grave à deux reprises ce surnom dans le Davis canyon. Il est toutefois difficile de suivre sa trace à travers les déserts. Justement, il a laissé cette citation, comme pour nous prévenir que nos efforts pour percer le mystère de son périple seraient vains :

“When I go, I leave no trace.”

Quand je m’en vais je ne laisse pas de traces.

Il a l’habitude d’écrire des lettres à sa mère pour relater ses aventures et surtout justifier son élan vagabond. La dernière lettre retrouvée est adressée à son frère, le 11 novembre 1934. Elle résume à merveille son choix de vie :

“I have not tired of the wilderness ; rather I enjoy its beauty and the vagrant life I lead, more keenly all the time. I prefer the saddle to the streetcar and star-sprinkled sky to a roof, the obscure and difficult trail, leading into the unknown to any paved highway, and the deep peace of the wild to the discontent bred by cities.”

Je ne suis pas lassé de la nature sauvage ; au contraire j’apprécie toujours plus sa beauté et la vie de vagabond solitaire que je mène. Je préfère la selle plutôt que le véhicule, le ciel aspergé d’étoile plutôt que le toit, les chemins obscures et difficiles menant à l’inconnu plutôt que n’importe quelle route pavée, et la paix profonde de la nature sauvage plutôt que le mécontentement provoqué par les villes.

Doté d’une magnifique plume, c’est aussi par le dessin et la peinture qu’il partage son vécu. Ses œuvres sont rapidement admirées par des personnalités de l’époque. Edward Weston, Dorothea Lange, Ansel Adams, et Maynard Dixon reconnurent son talent.

De sa quête d’ailleurs, il n’est jamais revenu. Quand certains portent leur vie à bout de bras, lui l’a vécu comme il l’entendait.

Il s’appelait Everett Ruess et avait probablement 20 ans lorsqu’ il s’est éteint. 

Un vagabond légendaire

Son histoire a rejoint les mythes de l’Ouest américain. On a plusieurs fois tenté d’expliquer sa disparition, mais sans succès. Les chercheurs estiment qu’il serait mort vers 1934 près d’Escalante dans l’Utah, mais rien n’est sûr. N’essayez pas de percer le mystère de sa mort. Il vous donne lui-même la clef pour comprendre sa disparition. Ces lignes sont extraites du poème “Wilderness Song” et sont destinées à ceux qui s’interrogeront sur sa fin.

“Say that I starved; that I was lost and weary:

That I was burned and blinded by the desert sun;

Footsore, thirsty, sick with strange diseased;

Lonely and wet and cold,

But that I kept my dream!”

Dites j’ai pu crever de faim, me perdre, épuisé,

Le soleil du désert a pu me brûler, m’aveugler,

Malgré mes pieds en sang, mourant de soif,

Saisi de troubles étranges, seul, trempé, frigorifié,

Mais j’ai poursuivi mon rêve !

Everett Ruess apparaît dans le livre de Krakauer, Into the wild, qui retrace l’histoire de Christopher McCandless. Son histoire a aussi inspiré quelques chanteurs dont Dave Alvin, qui retrace son épopée. La chanson s’achève sur ces mots qui pour moi sont riches de sens.

You give your dreams away as you get older

Oh, but I never gave up mine

And they’ll never find my body, boys

Or understand my mind.

Vous oubliez vos rêves lorsque vous vieillissez

Oh, mais je n’ai jamais abandonné les miens

Et ils n’ont jamais trouvé mon corps, les gars

Ni même compris ma philosophie.

Everett Ruess par Dave Alvin – album Ashgrove, 2004

Sources

Dictionnaire amoureux des explorateurs, Michel Le Bris, Plon, 2010

Site web (en anglais) sur Everett Ruess  http://www.everettruess.net/

Merci à Sheryl Black pour les photos. Blog : Surfing on a rocket

  1. Un bel appel au voyage! Ça me donne envie de prendre la route dans l’ouest américain en suivant les traces de Everett Ruess ou de la famille Joad.

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