Rêver d’Amérique du Sud avec Luis Sepúlveda [chronique]

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Des profondeurs de la jungle amazonienne aux labyrinthes de sommets andins. Des peuples premiers aux bateaux de colons européens. Des dictatures féroces aux révoltes populaires. Terre rude, de contrastes et de fractures en tout genre, l’Amérique du Sud intrigue, fascine, effraie… Mais surtout, elle fait rêver.

Comment s’est constitué notre imaginaire ? L’Amérique du Sud est la grande oubliée des médias français et n’est que très peu abordée à l’école. Il faut alors chercher du côté des livres. Si un écrivain a façonné mon imaginaire pour l’Amérique du Sud, c’est bien Luis Sepúlveda. Ses écrits, empreints d’humanisme et d’aventure  m’ont suivi pendant les quelques mois de périple à travers le continent. Ils sont une invitation au voyage lent et à la prise de conscience.

Qui est Luis Sepúlveda ?

Luis Sepúlveda - CRL - Université Toulouse Le Mirail - octobre 2013 - Joson, WikimediaCommons

Luis Sepúlveda – CRL – Université Toulouse Le Mirail – octobre 2013 – Joson, WikimediaCommons

Ecrivain de renommée internationale et insatiable voyageur, Luis Sepúlveda est chilien, militant et écologiste. 

Né le 4 octobre 1949 à Ovalle, dans le nord du pays, il ne tarde pas à rejoindre les rangs de la jeunesse communiste. En 1975, son combat le mène à l’incarcération sous le régime de Pinochet. Il passe plus de deux ans à forger son engagement en compagnie de centaines d’autres «opposants politiques» :

«J’ai beaucoup appris à Temuco, la prison où l’on enfermait les opposants politiques. Il y avait là-bas près de trois cents professeurs d’université, incarcérés eux aussi, qui nous faisaient partager leur savoir.»

Il écope de vingt-huit ans de prison en évitant de peu la peine de mort. Mais en 1977, Amnesty International s’en mêle. Sa peine est réduite à huit années d’exil en Suède. Il ne se repose pas pour autant. Au contraire, en route pour la Suède il profite de l’escale en Argentine pour s’y arrêter. Il sillonne alors l’Amérique du Sud pour en raconter l’histoire et témoigner de la réalité des peuples opprimés. En Equateur, il dirige une troupe de théâtre dans le cadre de l’Alliance française. Au Nicaragua, il s’engage dans la brigade internationale Simon Bolivar. En 1982, il s’installe enfin en Allemagne où il poursuit une carrière de journaliste lorsqu’il n’est pas envoyé par Greenpeace à l’autre bout du monde.

De l’errance forcée, il garde la poésie. Dès le début des années 90, il entame une carrière d’écrivain et témoigne des séquelles laissées par les dictatures sud-américaines et de son combat écologiste. On lui reproche souvent la simplicité de ses écrits, voir même l’utilisation de clichés. Pour moi, c’est au contraire ce qui fait la force de ses oeuvres. Elles sont informatives sans être pédantes et invitent toujours au voyage. La narration est mise au service de l’engagement. Le factuel est mêlé à la fiction pour toucher un large public.

Il vit aujourd’hui en Espagne où il milite à la Fédération internationale des droits de l’Homme. L’engagement, toujours.

«Raconter, c’est résister.» Guimarães Rosa

Œuvres choisies

J’ai choisi de partager avec vous quatre ouvrages de Luis Sepúlveda, parmi mes favoris. Cette liste n’est évidemment pas exhaustive puisqu’il a produit une vingtaine d’ouvrages, sans compter une filmographie où il s’est exprimé comme scénariste, réalisateur et acteur. Les quatre oeuvres présentées ici sont selon moi les plus emblématiques et reflètent le style de Sepulveda : recette mêlant écologie, militantisme, voyage et romanesque.


L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines, 2015

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Dernier ouvrage et certainement le plus intime sur l’auteur. Il est essentiel si vous souhaitez comprendre le personnage, son engagement et ses idéaux. Il abandonne ici le roman mais pas le romanesque. A travers huit nouvelles, on voyage dans le Chili des années 60 et 70. L’humour est toujours présent, quelque soit le sujet abordé. Vu la gravité de certaines situations décrites ici, on comprend pourquoi il a fallu autant de temps à Sepúlveda pour les relater avec autant de fraîcheur et de dérision.

«A mes camarades et militants des Jeunesses communistes du Chili et de la Fédération des Jeunes socialistes, car, ensemble, nous avons partagé le beau rêve d’êtres jeunes sans en demander la permission».

Il raconte les aventures rocambolesques d’une bande de jeunes prête à tout pour changer le monde. Comment vit-on dans une dictature des années 70 en Amérique Latine, lorsqu’on aime par- dessus tout la liberté ? J’ai adoré suivre la tentative d’attentat qui vire au fou rire, la recherche du fils d’un ancien guérillero au Nicaragua ou encore le braquage improvisé d’une banque. On éprouve de la tendresse pour ces jeunes combattants du capitalisme qui, pour draguer, préfère la musique américaine au vocabulaire marxiste…

Luis Sepulveda était étudiant lorsqu’il est emprisonné pendant le régime dictatoriel de Pinochet. D’autres ont connu un destin plus tragique. Il rend hommage aux disparus qui ont sacrifié leur jeunesse pour des idéaux. Dernier chapitre et non des moindres : la mort d’Ernesto “Che” Guevara. Un déserteur témoigne de la fin de l’icône, assasiné par l’armée bolivienne.

On passe du rire aux larmes, d’une histoire à l’autre. Les péripéties d’une bande de jeunes avides de liberté nous en apprennent un peu plus sur l’Histoire de tout un continent.


Dernières nouvelles du Sud, 2012

Voyageurs, on s’accorde tous pour affirmer que ce sont les rencontres qui font le voyage. C’est elles qui laissent un souvenir impérissable. De la joie mais aussi de la nostalgie puisqu’elles sont par définitions éphémères.

La Dame aux miracles, l'une des rencontres intemporelles.

La Dame aux miracles, l’une des rencontres intemporelles.

Comment ne pas craquer pour un livre qui dès le début annonce ses intentions rêveuses : “Nous sommes partis un jour vers le sud du monde pour voir ce qu’on allait y trouver”. Voilà l’essence du voyage. Se contenter de partir, non pas pour satisfaire un exotisme préconçu, mais pour s’abandonner aux «caprices du hasard», comme l’aurait dit Jack London.

«Nous avancions lentement sur une route de graviers car, selon la devise des Patagons, se hâter est le plus sûr moyen de ne pas arriver et seuls les fuyards sont pressés.»

Soleil naissatn sur l'immensité de la Patagonie. Actisphère, 2014.

Soleil naissant sur l’immensité de la Patagonie. Actisphère, 2014.

Luis Sepúlveda est parti avec son «socio», le photographe Daniel Mordzinski, à travers la Patagonie, de San Carlos de Bariloche, puis à partir du 42e parallèle sud jusqu’au Cap Horn et en remontant par la grande île de Chiloé.

«La Patagonie est condamnée à être l’un des espaces les plus purs de la planète. Quand les qualités originelles de l’air ne seront plus qu’un souvenir dans le reste du monde, en Patagonie elles seront une réalité de chaque jour et cela lui donne une valeur facile à calculer.»

La pureté. Patagonie. Actisphère, 2014.

La pureté. Patagonie. Actisphère, 2014.

Ce voyage réalisé en 1996 a donné seize ans plus tard ce récit d’une région et d’une époque qui n’est plus. La plupart des personnes croisées ne sont probablement plus de ce monde et la région est en proie aux spéculateurs avides de terres vierges. L’auteur relate ses rencontres avec beaucoup de réalisme et de tendresse. Fait rare à notre époque, il prend le temps d’écouter.

«Les mains de Dona Délia racontaient mille histoires en faisant tourner sa quenouille. Presque un siècle de vie passé à accomplir la tâche simple mais nécessaire de protéger les corps. Le pire siècle de l’humanité n’avait pas touché ses mains ni la saine habitude d’être utile sans le savoir.»

Ce livre m’a appris à comprendre un pays dans le récit d’un ancien plutôt que dans les pages d’un guide. J’ai compris l’importance de ralentir, s’arrêter et écouter. J’ai eu l’impression de rencontrer moi-même ces destins prisonniers d’une terre aride et ignorés de tous. L’auteur décrit ces morceaux de vie avec beaucoup de détails. On achève le livre nostalgique d’une époque que l’on n’a pas connu.

Amoureux du voyage libre, sans but, sans montre et sans boussole, ce récit d’un monde disparu est pour vous.

Remarque : je vous conseille l’édition Métailié d’avril 2012 pour admirer les photos de Daniel Mordzinski bien que l’édition de l’excellente collection «Points Aventure” tienne parfaitement dans la poche. A vous de voir 😉 !


Le Monde du bout du monde, 1993

Fable écologique aux accents poétiques, Luis Sepúlveda utilise ici des ingrédients efficaces : simplicité, engagement et aventure. Cette fois, il prend à contre-pied le célèbre «Moby Dick» pour en donner une nouvelle version cruelle, initiatique mais bien réelle.

Une baleine nous salue. Patagonie argentine, 2014. Actisphère

Une baleine nous salue. Patagonie argentine, 2014. Actisphère

On croise la route de plusieurs destins intimement liés. Un garçon de seize ans part chasser la baleine après avoir lu Moby Dick. Il passe du rêve au cauchemar en nous décrivant la réalité cruelle de la capture et du dépeçage d’un cachalot. Vingt ans plus tard, il est devenu journaliste enquêtant sur les traces d’un mystérieux baleinier japonais. Le récit initiatique se transforme alors en un polar écologiste.

«Les distances ne font souffrir que lorsqu’elles sont associées à des souvenirs.»

Il en ressort un réquisitoire impitoyable contre la surpêche, sur fond de légendes de pirates et d’indiens disparus.

J’ai achevé ce livre avec un émerveillement pour les paysages du sud mais aussi un profond dégoût pour les bateaux usines qui assassinent la faune maritime. L’auteur a travaillé sur l’un des bateaux de Greenpeace pendant cinq ans. Là encore, il sait de quoi il parle.

(Edition française : Métailié, 2005)


Le Vieux qui lisait des romans d’amour, 1992

Etonnant le succès qu’a connu ce conte d’un peu plus de 100 pages dans le monde. Il a été traduit en 35 langues et a largement dépassé le million d’exemplaires vendu. Comment l’histoire d’un vieux monsieur, Antonio José Bolivar Proaño, occupé à chasser un félin dans les profondeurs de l’Amazonie pour sauver l’honneur des indiens Shuars, a-t-elle pu séduire à ce point ? C’est le portrait intime et émouvant du vieil homme qui fascine tout au long de la lecture.

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Lorsqu’un cadavre humain est découvert dans la petite ville d’El Idilio, le maire accuse les indiens Shuars avec virulence. Seul Antonio José Bolivar décèle la vengeance d’une femelle fauve, privé de son mâle et de son rejeton par la cruauté des chasseurs.

Coucher de soleil sur la forêt amazonienne. Actisphère, 2014.

Coucher de soleil sur la forêt amazonienne. Actisphère, 2014.

Le conte est prétexte à aborder les problèmes écologiques (déforestation et braconnage) et le sort des indigènes de l’Amazonie. Repu d’aventure, le vieil homme finit par repartir lire ses romans d’amour dans sa cabane de fortune pour tenter d’oublier la « barbarie des hommes ».

«Il possédait le seul antidote contre le venin de la vieillesse, il savait lire.»

Ce livre plonge à la fois dans la beauté et la poésie de l’Amazonie et rend conscient des défis de notre civilisation, dans sa globalité. En parallèle, il dresse un portrait magnifique d’un vieil homme, au caractère bien trempé, qui regarde les dérives du monde.

(Edition française : Broché, 1997)


J’espère vous avoir encouragé à lire Luis Sepúlveda. N’hésitez pas à me conseiller d’autres oeuvres ou d’autres auteurs sud-américains ! Si vous préparez un voyage en Amérique du Sud, vous savez ce qu’il vous reste à faire. 

Le monde du bout du monde ?

Le monde du bout du monde ?

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