Retour sur le Festival Etonnants Voyageurs 2013

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En mai dernier, le festival Etonnants Voyageurs a réuni ceux qui racontent le Monde dans sa diversité et sa complexité. Près de 300 auteurs venus de 37 pays ont présenté leurs oeuvres autour du thème “Le Monde est un roman”. Avec une programmation très riche, étalée sur trois jours, et des intervenants de qualité, la dificulté était pour nous de sélectionner les évènements. Nous avons choisi de nous intéresser à trois thèmes principaux et partageons avec vous nos découvertes et coups de coeur ! Bon voyage.

Illustration de l’artiste new-yorkais d’origine nigériane Olalekan Jeyifous réalisée à partir d’un logiciel d’architecture. Série “Escape to New Lagos”.

Etonnants Voyageurs : un festival pluridisciplinaire et ouvert sur le Monde

Au vu de la programmation, les organisateurs ont fait un pas de plus vers l’affirmation d’un festival destiné à “dire le Monde” plutôt qu’un événement de genre. D’abord centré sur les écrivains-voyageurs et aventuriers, il intègre désormais le cinéma, les séries, la photographie, le journalisme, la musique… Il s’agit bien d’un parti pris qui revendique que la lecture du Monde ne peut s’effectuer qu’en multipliant les points et angles de vues.

Comment se construit le Monde de demain ?

Michel Le Bris, directeur du festival, se tourne vers ce qu’il qualifie de “monde qui vient” en s’intéressant aux formes d’expressions qui émergent (ou reviennent) telles que le slam, la creative non-fiction, et aux artistes souvent marginalisés du fait de leurs origines. Rappelons aussi que c’est à St-Malo qu’est né le manifeste pour une littérature-monde, qui affirme la nécessité d’une littérature en français sans distinction de nationalités. Exit donc au concept de “francophonie”, terme qui stigmatise les écrits rédigés dans la langue de Molière par des auteurs étrangers. Plus largement, cette initiative a permis de faire connaître beaucoup d’écrivains du Monde entier (en particulier de l’Afrique) avec des oeuvres en français ou traduites, autrefois relayées au banc de touche.

Pour cette édition 2013, Etonnants Voyageurs avait principalement les yeux tournés vers l’Afrique et les Amériques. En l’espace de trois jours, St Malo est devenu l’épicentre de la culture et du voyage !

L’Afrique qui vient

Avec une édition du festival à Brazzaville et l’Afrique placée au centre des débats à St Malo, on peut affirmer qu’il y a une vraie effervescence autour du continent. Pour cette année, les projecteurs sont tournés principalement vers l’Afrique du Sud et le Nigéria. Cette thématique fait d’ailleurs directement écho à l’excellent  hors-série de Courier International “L’Afrique 3.0” paru en mars 2013.

Objectif premier : gommer les préjugés et raccourcis que l’on retrouve trop souvent dans la presse et l’opinion publique.

« L’Afrique 1.0 était celle du colonialisme européen, l’Afrique 2.0 celle d’après les indépendances. Nous voici aujourd’hui dans l’Afrique 3.0, un continent en pleine réinvention », précisent Isabelle Lauze et Ousmane Ndiaye, dans l’éditorial du hors-série.

Pour ce numéro, la parole est donnée aux Africains : « une parole longtemps confisquée par des Occidentaux experts ou amoureux du continent. C’est pourquoi nous avons pris le parti de ne publier dans ces pages que des textes signés par des Africains, qu’ils soient journalistes, artistes, entrepreneurs ou simples citoyens, qu’ils soient nés en Afrique ou issus de la diaspora, qu’ils soient blancs, noirs ou métis (…)», argumentent les deux coordinateurs de ce hors-série.

L’article le plus percutant est sans doute celui intitulé : “Afrique : une kalachnikov et des seins nus” de l’auteur kényan Binyavanga Wainaina. Il se moque des préjugés sur l’Afrique en réalisant un guide pour tous les journalistes occidentaux qui s’apprêtent à écrire un article sur le continent. Drôle et réaliste !

> Lire l’article “Afrique : une kalachnikov et des seins nus”

Le concept “Afrique 3.0” a été emprunté à deux journalistes sud-africains qui ont silloné l’Afrique pendant plus de deux ans. Kevin Bloom et Richard Poplak sont partis à la recherche de ce qu’est l’Afrique aujourd’hui et de la manière dont son destin se construit. Ils étaient présents au festival pour expliquer leur démarche et ont annoncé qu’un livre allait paraître “dans environ deux ans” (ils n’avaient pas l’air d’être fixés à ce sujet ! ). Ils animent régulièrement un blog participatif pour documenter les évolutions du continent, en particulier depuis l’implantation massive des entreprises chinoises. On parle d’ailleurs maintenant de “Chinafrique”.

> Ecouter le podcast Africa 3.0

Autre ambition du Festival, nous présenter les régions et villes qui sont à l’épicentre de l’Afrique de demain. Ainsi, l’Afrique du Sud et le Nigéria (avec Lagos) étaient mises à l’honneur.

The African cypher, film documentaire de Brian Little.

Qualifié “d’ovni urbain”, ce documentaire s’intéresse aux compétitions de danse et joutes verbales devenues véritables phénomènes culturels en Afrique du Sud. Au coeur des townships de Cape Town, la jeunesse se structure en crew de danseurs et s’afronte dans une ambiance électrique. Ils dansent le Pantsula, une danse très sportive qui pioche dans le hip hop et les danses traditionnelles. Présente à St-Malo, la productrice Filipa Domingues a exprimé son souhait de montrer une “image positive”, ce qui est “rarement fait”. Pour nous, ce fut un plaisir de voir enfin un autre sujet que l’apartheid ou la violence lorsqu’on parle de l’Afrique du Sud…

En plus de transmettre une énergie débordante, le film illustre très bien le pouvoir exutoire de la danse et la volonté d’émancipation de la jeunesse. Pas étonnant lorsque les réalisateurs ont confié avoir adopté la “démarche de connaître avant de filmer pour ne pas projeter notre propre histoire mais celles des autres”.

Pygmée Blues, documentaire de Renaud Barret et Florent de La Tullaye, Jade Productions et France Télévisions, 2012.

Installé à Kinshasa depuis 35 ans, un couple de Pygmées (minorité ethnique en République Démocratique du Congo) décide de quitter l’inhospitalière capitale congolaise pour retrouver leur terre natale, en amont du fleuve Congo.

Nous plongeons dans la vie de Wengi et Soyi qui se préparent à rejoindre leurs racines à plus de 700 kilomètres ! Malheureusement, quelques jours avant le grand départ Wengi meurt soudainement. Désemparée,  Soyi ne renonce pas pour autant au voyage. Nous suivons son long et (très) éprouvant périple à travers le pays.

Un film vraiment touchant qui met en lumière l’oppression dont sont victimes les Pygmées.

Dans le chaos du Monde

Le Festival Etonnants Voyageurs a non seulement vocation de nous faire découvrir les beautés du Monde mais aussi les urgences. La parole est donnée à ceux qui racontent la guerre en placant l’individu au centre de leur démarche. Ainsi, écrivains et réalisateurs ont présenté leurs livres et documentaires en se prêtant ensuite au jeu des questions. On a finalement très peu d’occasions de rencontrer et de questionner les reporters de guerre. Pourtant, l’exercice du reportage étant par nature extrêmement subjectif, la rencontre avec les auteurs apporte un éclairage essentiel à la compréhension de leur travail.

Les invités de St-Malo ont la particularité de donner la parole à l’autre, “à celui que l’on ne voit pas”, et de revenir sur des sujets disparus du feu de l’actualité. Ils s’appellent Manon Loizeau, Jean-Clause Carrière, Mark Behr, Anne Nivat…

Rencontre sous le thème “Dire la guerre”. > Ecouter le podcast

3 documentaires à voir

Bagdad Taxi de Frédéric Tonolli et Arnaud Hamelin, Sunset Presse et France Télévisions, 2012.

Frédéric Tonolli nous embarque pour une traversée du nord au sud de l’Irak d’après guerre en compagnie d’un taxi. Il recueille les témoignages d’irakiens au plus près de leur quotidien. Ils livrent leur vision de l’intervention américaine et partagent avec nous ce qui a changé depuis.

> Regarder Bagdad Taxi (le documentaire entier n’est pas encore en ligne).

Irak, l’ombre de la guerre de Anne Nivat.

Qu’est devenu l’Irak “d’après-guerre” ? Anne Nivat transmet le témoignage des habitants dix ans après le début de la guerre avec les Etats-Unis et deux ans après le retrait des forces américaines. Elle a vécu dans l’intimité de ceux qui ont connu le chaos, au coeur de la société civile irakienne.

> Regardez Irak, l’ombre de la guerre

Cinq caméras brisées, une histoire palestinienne de Guy Davidi et Emad Burnat

En 2005, Emad Burnat, un palestinien caméraman amateur, acquiert sa première caméra au moment où une barrière de séparation est construite au sein de son village de Bil’in. L’année suivante, il filme la lutte menée par ses meilleurs amis et habitants du village pour la faire tomber. Il témoigne directement des “arrestations quotidiennes, de la violence des bulldozers déracinant des oliviers, et des raids nocturnes dans le village “. Amis et membres de sa famille sont directement visés et parfois arrêtés. Parallèlement à cela, il filme régulièrement son fils, qui grandit dans ce chaos.

Il utilise successivement cinq caméras qui seront détruites lors des tournages. En 2009, Guy Davidi, un réalisateur israélien, se joint à Emad pour monter le film.

> Regarder Cinq caméras brisées, une histoire palestinienne

L’Amérique de David Simon

A défaut d’être passionnés par les westerns (au programme), nous avons choisi de participer aux projections et débats autour des séries réalisées par David Simon. Il a notamment créé la série The Wire, qui depuis sa sortie en 2002 a fait couler beaucoup d’encre et a notamment l’objet d’études universitaires.

David Simon a expliqué sa démarche et participé au débat sur les oeuvres qui placent “la ville” comme personnage principal d’une oeuvre. L’occasion pour lui de revenir sur ses expériences et les différents projets qui l’ont amenés à son oeuvre la plus marquante, la série The wire.

Interrogé sur ses méthodes d’investigation auprès de la police, il confie “Au bout de deux jours d’investigation, ils m’oublient. Les langues se délient et le naturel s’impose très vite. Commence alors le vrai travail d’observation.”

David Simon assume : “Je fais de l’ethnographie”. Malgré le contenu qualifié de pessimiste (notament avec la dénonciation du cycle de la corruption), il se défend de faire du cynisme mais assure chercher le réalisme. Nous avons aussi pu visionner un épisode de The Corner, son projet précédent qui s’intéressait de très près au quotidien des toxicomans.

Il a conclu par cette phrase : “J’ai observé le 36 quai des orfèvres lors de mon dernier passage à Paris et je peux vous dire qu’on retrouve les mêmes pratiques et méthodes de travail”. Pas franchement rassurant lorsqu’on a visionné les épisodes de The Wire

> Ecouter le podcast “La méthode David Simon – David Simon, François Guérif, Sylvie Laurent”

La creative non-fiction 

 

Le festival a notamment mis à l’honneur un genre qui fait beaucoup parler de lui dans le monde anglo-saxon mais qui est encore peu connu en France : la creative non-fiction. Le principe est de raconter le réel en utilisant la fiction. Concrètement, des faits de société ou des évènements de l’actualité sont racontés à travers des oeuvres romanesques, des poèmes, des récits de voyages…

A en croire le magazine littéraire Transfuge, ce genre serait le renouveau de la littérature de voyage. Il l’érige comme “le sésame” de l’écrivain voyageur et qualifie tout ce qui a été fait avant de dépassé. Dans leur numéro spécial littérature de voyage de Mai (n°68), il s’en prend d’ailleurs à plusieurs reprises à Sylvain Tesson, en le qualifiant de nostalgique et ringard. Comme si lorsqu’un genre s’affirme on devrait oublier tout le reste…

La creative non-fiction a visiblement tout pour me plaire mais plutôt que de la qualifier de révolutionnaire je préfère me dire qu’elle s’inscrit dans la lignée des Kiplings, Kessels, Cendrars, Conrads, Kapuścińskis… N’est-ce pas alors un retour plutôt qu’une nouveauté ? Les porte-drapeau contemporains de ce genre à mi-chemin entre le reportage et la littérature s’appellent Paolo Rumiz, Patrick Deville, David Van Reybrouck, William T. Vollmann, Alexandra Fuller… Je reviendrai plus tard sur le genre de creative non-fiction avec des exemples. Restez connectés 😉

Et les écrivains voyageurs ?

Si au départ le festival avait pour principale vocation de trouver les successeurs des Conrad et Stevenson, les écrivains voyageurs ne sont désormais qu’une composante de l’événement. Finalement, ce sont nous les “étonnants voyageurs” qui voyagent d’un univers à l’autre par le biais des oeuvres littéraires ou cinématographiques des invités.

Concernant les prix “Nicolas Bouvier”, “Joseph Kessel” et “Ouest-France Etonnants Voyageurs”, les organisateurs ont publié les noms des nominés assez tardivement et, avouons-le, ils ne m’ont pas forcément conquis. C’est sans doute par méconnaissance ou manque de temps mais je ne me suis pas penché sur la liste des prétendants. Je me garderai donc de faire un commentaire sur les gagnants.

Retrouvez ICI tous les gagnants des nombreux prix décernés à St-Malo.

A noter, la présence de Jean-Luc Coatalem qui a présenté Nouilles froides à Pyongyang, le récit de son effrayant voyage en Corée du Nord (chronique complète ici).

Au vu de la richesse et la diversité de la programmation, le Festival Etonnants Voyageurs a réussi dans sa volonté d’incarner un laboratoire où découvrir et penser le Monde qui vient. Alors en voyage, nous louperons très certainement les éditions 2014 et 2015. Nous garderons bien sûr un oeil attentif aux thèmes et aux invités des futurs éditions ! D’ailleurs je vous encourage à consulter le programme détaillé pour dénicher des auteurs dont on parle très peu dans les médias habituels.

On se quitte avec Saul Williams, artiste de Spoken Word engagé, invité au Festival pour une soirée ciné-concert. Belle découverte.

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