Retour des profondeurs

image

C’est un projet que nous avions fantasmé mais très peu préparé. C’est un projet qui a apporté son lot de surprises, de joies et de déceptions. Nous sommes partis à la découverte du Malawi à pied, sur près de 500km. Le dimanche 16 mai, soit un mois après notre départ, nous sommes arrivés à Livingstonia. Heureux mais épuisés.

A l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes à Dar Es Salaam, la capitale commerciale de la Tanzanie. Déjà exténués par la marche, un trajet de 14h en bus (950km entre la frontière et « Dar », comme ils l’appellent) nous a achevés.

Un impressionnant baobab en arrivant à Ruarwe.

Un impressionnant baobab en arrivant à Ruarwe.

 

Le plan était de rester quelques jours à Chitimba, tout près de Livingstonia, en bordure du lac Malawi. Mais un évènement nous a poussés à gagner la Tanzanie avec un peu d’avance. Nous nous sommes rendu compte que le patron du camping où l’on séjournait (un sud-africain de 68 ans, d’origine allemande) avait un gros problème psychologique. Après qu’il se soit saoulé et insulté ses proches, il a percuté un enfant au volant de son 4X4. On a préféré fuir cet immonde personnage, raciste et déséquilibré, après s’être assuré que la police était au courant de son comportement… (ce qui ne changera rien car, par ici, l’argent résout tous les problèmes). Nous n’étions pas présent ce soir là mais la soirée nous a longuement été racontée par les témoins.

En Tanzanie, dans le confort d’une auberge –que nous quittons très peu- nous repensons à notre périple à pied.

Un autre monde

En seulement un mois, nous avons parcouru un « ailleurs » que l’on ne soupçonnait pas. L’autre monde c’est le « tiers monde ». Ce mot pullule dans les livres d’histoire et de géographie. On le connaît sans vraiment réaliser à quoi il correspond.

En réalité, on retrouve des « morceaux de tiers-monde » un peu partout dans le monde et même chez nous, à des échelles différentes. La nouveauté, pour nous, a été de parcourir un pays tenu à ce point à l’écart du développement, au sens large du terme.

De manière générale, ce qui nous a marqués est de voir les malawites coincés entre deux mondes. Ils grignotent quelques miettes de modernité, ici et là, mais passent parfois des heures à aller chercher une eau à peine potable. Le pire est qu’ils ont conscience d’être pauvres. Même sans écrans et presque sans contact avec l’extérieur, ils ne sont pas dupes.

Les esclavagistes arabes ou européens ont réussit à imposer leur livre saint, les uns au sud, les autres partout ailleurs. Le Malawi s’est maintenant émancipé mais cumule du retard sur tous les plans. Plein de bons sentiments, David Livingstone était venu y imposer sa doctrine des « 3C » : Christianité, Commerce et Civilisation. A l’échelle humaine, nous avons constaté qu’il a non seulement échoué sur les deux derniers mais aussi contribué à brider le développement du pays en lui ôtant sa souveraineté. Mais nous aurons le temps, plus tard, de développer ce point.

Nous sommes épuisés après avoir traversé 7 rivières, sans ponts, et marché dix heures dans la jungle.

Nous sommes épuisés après avoir traversé 7 rivières, sans ponts, et marché dix heures dans la jungle.

 

Le sens d’un voyage

Tout au long de notre aventure, nous avons réfléchi sur notre place dans ce « décors ». Que faisons-nous là ? Avons-nous une quelconque utilité ? Et d’ailleurs, doit-on être utiles ?

Pour une partie des habitants que nous avons croisée, nous ne pouvions qu’être des volontaires pour une association humanitaire. On s’est plusieurs fois senti dans la peau de sorte de « sauveurs blancs ». C’est une position inconfortable puisqu’en apprenant que nous venions leur rendre visite « seulement » pour les connaître et non apporter une aide financière, certains avaient du mal à cacher leur déception.

Mais, cela ne représente qu’une infime partie de nos rencontres.

Plus de la moitié des personnes que nous avons rencontrée étaient extrêmement flattées lorsqu’elles ont compris que nous venions de « très très loin » juste pour les rencontrer. N’est-ce pas là une manière de redonner de la dignité à ces habitants ?

En arrivant à Usisya, les habitants s'esclaffent quand ils apprennent que nous marchons.

En arrivant à Usisya, les habitants s’esclaffent quand ils apprennent que nous marchons.

 

Plus que tout, c’est l’extrême générosité des habitants qui nous a frappés. Sans rien savoir de nous, ils nous ont invités à dormir, manger et partager des moments en famille.

Dans les foyers ou les écoles où nous séjournions il n’y avait ni télévision, ni internet, ni journaux. Les malawites étaient donc vraiment fascinés par notre présence. Je me souviens, entre autre, de cette soirée, assis sur une planche de bois, face au coucher du soleil, un professeur m’a demandé : « raconte moi comment c’est chez toi ». Et il avait tout son temps ! Plusieurs fois, il s’est tourné vers ses collègues en criant : « écoutez ce que dit le mzungu (terme affectueux pour désigner les occidentaux, blancs) ! »

« Chez eux les villes sont tellement modernes et polluées que parfois ils ne voient pas les étoiles dans le ciel ! ».

Le temps, justement, devenait imperceptible. Les aiguilles d’une montre ne sont d’aucune utilité. Seul le soleil compte. Notre journée commençait à 5h30 du matin puis s’achevait vers 18h30, heure à laquelle l’obscurité écrase la vie aux abords du lac malawi.

Nos sens, peu à peu, se sont aiguisés. C’est sans doute le résultat de 20 mois passés sur les routes du monde. Mais en marchant, la progression est plus rapide. Nous ressentions les odeurs et les sons avec plus de force. Tout, dans ces coins isolés du pays dit « le plus pauvre au monde », peut représenter un danger potentiel.

« Hyper-sociabilité »

A METTRE

Fanny bien accompagnée !

 

Chaque jour, nous parlions avec une centaine de personnes au minimum et étions, presque 24h sur 24, l’attraction principale partout où nous passions. L’ « hyper-sociabilité » nous a épuisés. C’est assez paradoxal car nous avons choisi de marcher un mois pour aller à la rencontre des malawites. Mais nous ne sommes pas habitués à être constamment entourés de dizaines d’enfants (parfois de centaines) et vivre si près des autres. Dans nos sociétés occidentales, nous vivons très facilement seul et le porte-monnaie permet de se protéger de son environnement. Ici, nous dépendons exclusivement des autres : pour se nourrir, trouver de l’eau, s’assurer de l’absence de bêtes sauvages, trouver son chemin…

Lorsque nous sommes enfin seuls, il faut alors « lutter » contre les moustiques, les cafards, les macaques… De ce côté du monde, l’Humain vit avec la pression constante de son environnement. Il ne règne pas en maître des lieux. La nature peut décider d’arracher une vie quand bon lui semble. Ainsi, on se baigne dans le lac en espérant ne pas croiser un crocodile et l’on traverse des morceaux de jungle en restant sourds aux cris qui s’échappent de toute part.

Les femmes préparent le nsima tout près du port de pêche.

Les femmes préparent le nsima tout près du port de pêche.

Autre facteur de fatigue, la nourriture. Dans cette partie du Malawi, les repas se ressemblent désespérément. Ils sont presque exclusivement composés d’une bouillie de maïs ou de manioc : le nsima. A cela, les plus aisés ajoutent des feuilles vertes bouillies et des morceaux de tomates. Lorsque la pêche nocturne a été fructueuse, on ajoute aussi quelques usipas, sortes de sardines locales séchées au soleil. Sur la route, on ne trouve que très peu d’autres légumes et pratiquement aucun fruit.

Sur une grande partie du trajet, nous n’avons rencontré aucun produit manufacturé. Un paradis pour les amateurs de produits « bio », sans doute, mais un casse-tête pour un marcheur qui doit ingurgiter sa dose de calories pour supporter le poids de son sac à dos. On s’est surpris, non sans honte, à rêver d’un supermarché…

Partager l’aventure

Après digestion, l’intérêt de cette aventure sera aussi de la partager. Nous le ferons en plusieurs temps. D’abord, vous retrouverez, comme chaque semaine, de courts carnets de voyage publiés sur le Journal de Saône et Loire et sur ce blog dans la rubrique « Brèves Hebdo ». Deux ont déjà été publiés et la suite arrive dans les semaines qui viennent (donc en décalé).

Plus tard, nous nous appuierons sur nos notes quotidiennes pour publier un récit de voyage complet et illustré. Il nous faut compléter certains passages avec des recherches et prendre le temps de travailler les photographies. J’aime internet pour partager le voyage de manière spontanée mais ce type d’aventure mérite un peu de temps pour être retranscrite. Du temps pour trouver les bon mots et retranscrire avec franchise ce que nous avons vu.

Voyager c’est partir pour trouver des réponses et se voir revenir avec plus de questions.

  1. Je me souviens de beau ce pays comme celui où j’ai notamment pris conscience que des actualités internationales cataclysmiques (le 11 sept en l’occurrence) ne se répercutaient pas forcément partout,…

    1. Au Malawi, pour la première fois depuis très longtemps, je suis resté à l’écart de l’actualité internationale pendant plus de 15 jours. On s’est connectés à Nkhata Bay, mais avant pas moyen de trouver le moindre journal…
      Comme tu le dis, l’actu internationale ne se répercutent pas directement. Le présent prend toute la place.

  2. Merci pour ce beau récit, je suis très touchée par vos rencontres. Il y a une photo où des femmes rient et vous dites : elles rient parce que nous marchons. Pourquoi ? parce que des blancs ça ne marche pas ?

    1. Salut Magali,
      Les gens marchent très rarement sur de longues distances, les malawites y compris. Mais ils sont encore plus étonnés lorsqu’ils voient des “mzungus” marcher si longtemps. Les seuls occidentaux qu’ils croisent se déplacent dans de gros 4X4 …
      Globalement, c’est ici très étonnant que la marche à pied puisse être un sport ! Pour eux c’est une corvée quotidienne : aller chercher de l’eau, aller au champ, etc…
      à bientôt !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *