Quand Jack London « brûlait le dur » [chronique]

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Etats-Unis, fin 19ème. Le pays est ravagé par une crise économique, des milliers de travailleurs, happés par l’injustice d’un système, perdent leur emploi. Pendant ce qu’on a appelé le Grande Dépression, plus de 250 000 adolescents vivaient sur la route en Amérique. C’est à cette période que Jack London, alors qu’il avait à peine dix huit ans, a choisi de « brûler le dur ».

En 1893, Jack abandonne sa carrière prometteuse de « pilleur d’huîtres » puis agent de patrouille et « ouvrier esclave », pour se livrer tout entier à une vie d’errance. Ce voyage le conduit à parcourir 20 000 kilomètres à travers toute l’Amérique du Nord de 1893 à 1894. Il est loin d’être seul. La différence est que lui a choisi une vie de vagabond plus par curiosité que par nécessité.

« Un nouveau monde s’ouvrait devant moi, un monde d’essieux, de wagons à bagages, de pullmans à glissière, de policiers, vaches, cognes, mecs de la raille et autres condés. Tout cela s’appelait l’aventure. Parfait ! Je tâterais, moi aussi, de cette vie-là. »

En 1907, Jack London, écrivain aux multiples vies, publie « Les vagabonds du rail » (titre original « The Road ») pour partager son expérience à travers un recueil de récits. Si je décide d’en parler sur Actisphère, c’est qu’en plus d’avoir une grande valeur sociologique, il pourrait inspirer nombre de voyageurs du 21ème siècle que nous sommes. Il est aussi l’un des premiers hymnes à l’aventure du 20ème siècle, encore trop méconnu.

Un manuel pratique du vagabond

L’originalité de ce récit est qu’il prend des allures didactiques. En professeur autoproclamé, Jack London apprend aux lecteurs les rouages de la vie d’errance. L’expression « brûler le dur » désigne l’action d’emprunter un train sans payer. En d’autres mots, frauder en toutes circonstances et quelques soit les risques. Des chapitres thématiques livrent un véritable guide du voyageur fauché. Sont décryptés : l’art et la manière de mendier sa nourriture, en usant notamment de ses talents de conteur pour se faire inviter chez les habitants, et surtout, essentiel pour un vagabond : savoir esquiver les « gardes freins » et la police. La ruse est au cœur du processus et Jack London excelle dans ce domaine. L’aventurier en herbe se fait d’ailleurs une place de choix dans la hiérarchie du hobo. Son courage le pousse à persévérer même quand il se fait jeter au fossé ou frôle la mort. Un jeu de cache-cache sans fin mettait aux prises les centaines de vagabonds avec les gardes ferroviaires.

« Les vagabonds du rail » se distingue nettement de l’ensemble de l’œuvre de Jack London. La qualité de l’écriture est très loin de ses écrits de référence (Martin Eden, L’appel de la forêt ou encore Le loup des mers) mais on entre dans l’intimité de son quotidien de jeune homme assoiffé d’aventure. Une foule d’anecdotes,  permettent de comprendre ce qui l’amènera, plus tard, à explorer le réel.

Pionnier dans la construction de la mythologie de l’errance et de l’autostop

Cet ouvrage et l’ensemble de son œuvre auraient directement inspiré Jack Kerouac avant qu’il ne parte en voyage à travers les Etats-Unis. Le fait que l’emblème de la beat generation ait appelé son ouvrage « Sur la route » n’est en rien étonnant. Le mouvement des Hippies, nourrit par la fantasmagorie du voyageur errant, en a reprit les codes et a ajouté les drogues pour voyager encore un peu plus loin.  Malgré le froid, la faim, le harcèlement policier, propres au vagabondage, Jack London a l’art et la manière de rendre cette vie séduisante :

« Le plus grand charme de la vie de vagabond est, peut-être, l’absence de monotonie. Dans le pays du hobo, le visage de la vie est protéiforme, c’est une fantasmagorie toujours variée, où l’impossible arrive et où l’inattendu bondit des buissons à chaque tournant de la route. Le vagabond ne sait jamais ce qui va se produire à l’instant suivant : voilà pourquoi il ne songe qu’au moment présent. Ayant appris la futilité de l’effort suivi, il savoure la joie de se laisser entraîner aux caprices du hasard. »

Un témoignage des réalités sociales

 

L’auteur décrit une jeunesse en proie à la faim, aux températures extrêmes et au désespoir. Il relate son passage dans la prison du comté d’Erié à Buffalo en mettant en évidence les conditions de détention inhumaines et l’absence de droits civiques. Un chapitre fascinant relate avec précision la grande épopée du général Kelly, qui marcha vers Washington avec 2 000 chômeurs et vagabonds. Jack était l’un d’eux.

Pas étonnant qu’un peu plus tard, il entreprend de décrire la misère sociale des quartiers Est de Londres dans son ouvrage « Le peuple d’en bas » (1903). Il conduira alors une étude sociologique d’un quartier qu’il qualifiera « d’ abattoir social ». Plutôt que de rédiger des articles confortablement assis dans un salon, Jack London se déguise en clochard pour se fondre dans le décor de l’Est londonien. Dans la peau d’un vagabond dans la ville la plus riche du monde, capitale d’un empire admiré de tous, il expérimente une à une les étapes qui mènent à l’exclusion et l’abandon de soi.

Un passage nous renseigne davantage sur les motivations à adopter ce mode de vie :

« De temps à autre, dans les journaux, magazines et annuaires biographiques, je lis des articles où l’on m’apprend, en termes choisis, que si je me suis mêlé aux vagabonds, c’est afin d’étudier la sociologie. Excellente attention de la part des biographes, mais la vérité est tout autre : c’est que la vie qui débordait en moi, l’amour de l’aventure qui coulait dans mes veines, ne me laissaient aucun répit. La sociologie ne fut pour moi qu’un accident : elle vint ensuite, tout comme on se mouille la peau en faisant un plongeon dans l’eau. Je « brûlai le dur » parce que je ne pouvais faire autrement, parce que je ne possédais pas, dans mon gousset, le prix d’un billet de chemin de fer, parce qu’il me répugnait de moisir sur place, parce que, ma foi, tout simplement… parce que cela me semblait plus facile que de m’abstenir. »

A l’instar d’ Albert Londres, le réel est la matière première du journalisme de Jack London.

Où sont les héritiers de Jack London ?

On peut se demander si, au 21ème siècle, un certain type de voyageur suit les traces du célèbre aventurier californien. J’ai beaucoup réfléchi à cette question. Si Jack London vivait en 2014, il serait très certainement auto-stoppeur, prêt à parcourir le monde entier en quête d’expériences. C’est une crise économique qui, au 19ème siècle, a poussé les jeunes à sillonner les routes sans le sous. Aujourd’hui, n’est-ce pas le même genre de  crise qui nous lance sur les chemins du monde ?

Pour ce qui est de la critique de la condition sociale des travailleurs, il aurait du pain sur la planche. A cette heure-ci, il revêtirait certainement le costume du travailleur népalais sur les chantiers de la Coupe du Monde de football au Qatar. Prêt à témoigner, décrire la misère sociale en la vivant de l’intérieur.

Si au début (et milieu) du 20ème siècle l’imaginaire collectif des vagabonds étasuniens se cantonnait à l’étendu de leur pays (ainsi qu’au Canada et au Mexique), l’horizon est maintenant mondial. Le vagabond explore d’abord « l’ailleurs » avant de s’intéresser à son pays. Et pourtant, comment mieux comprendre son propre pays, et ses réalités sociales, qu’en le parcourant à pied ou en auto-stop ?

Jack London signe une vraie leçon de liberté à mettre dans toutes les mains. D’ailleurs, cet ouvrage est maintenant dans le domaine public et donc libre de droit. Vous le trouverez sur le site ebooks gratuits en suivant ce lien. Bonne lecture. Bonne découverte.

Les vagabonds du rail (1907), publié « The Road ». Traduction de Louis Positif.

  1. Salut Fred,

    Tres bel article ! Merci. Je ne connais rien de l’oeuvre de Jack London. Je sais maintenant par quel livre je vais découvrir cet aventurier. Ton récit est joliment écrit et ton envie de partager est chouette. Qui sont les aventuriers d’aujourd’hui ? Probablement beaucoup le sont devenus par nécessité… Un peu partout dans ce monde, en France aussi, ceux qui disent non à ce système… Combien sont-ils à choisir véritablement cette vie là ?

    Bonne route à vous, je n’ai pas suivi vos derniers articles, je ne sais pas où vous êtes rendus…

    De notre côté, toujours au Brésil à côté de Rio dans un petite vile qui nous montre une autre réalité du Brésil. L’alegresse des brésiliens n’est pas un mythe ! Mais la pauvreté et la misère sociale non plus. Sans parler de la corruption.

    Tchao !
    Bruno

    1. Salut Bruno,
      Merci pour tes compliments. Je t’encourage vivement à lire Jack London ! Comme je l’ai précisé dans l’article c’est peut-être le livre le moins représentatif de son oeuvre mais il reste passionnant.
      On est au Laos pour encore quelques jours.
      On se voit au Brésil dans quelques mois alors ! 😉

  2. Peut-être avez-vous aussi rencontrés au Népal ces aventuriers sherpas portant les gros sacs de voyages de voyage de nos aventuriers touristes ? Je suis allé 2 fois au Népal, pays que j’adore, mais la seconde fois la pauvreté m’a rattrapé. Quelle tristesse ! Mais heureusement, la coupe du monde apportera joie et bonheur au monde entier !

    Tchao bis !

    1. On a fait un trek au Sikkim et non pas au Népal. On a croisé très peu de groupes mais j’ai bien remarqué le triste sort de certains guides. Ils sont mineurs, en tongs, en route pour un trek de 10 jours avec de gros sacs… Je me demande si certains voyageurs ne laissent pas un bout de cerveau chez eux pour s’alléger…
      Et sinon, effectivement, la pauvreté et l’instabilité politique sont assez marquantes au Népal.

  3. Salut à vous, baroudeurs inconnus et pourtant si proches par nos rêves et nos envies communes !

    Je suis tombée par hasard sur votre blog (en cherchant un sac dans lequel mon reflex serait bien à l’abri, si je me souviens bien) et ai lu tout votre dernier périple, depuis Mumbai donc – et même les quelques jours à vélo pour sillonner la Loire. Sans parler du fait que l’écriture est fluide et fine et que le récit se lit donc très agréablement, ces mini-récits en pointillés ont tout d’un petit voyage chez soi dès qu’on s’y plonge quelques instants. Et ça fait vraiment du bien !
    Merci pour ce partage.
    A quand la suite ? J’essaierai de repasser et de suivre vos prochaines belles (c’est certain) rencontres.

    Bonne aventure, vivez, vivez !

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