Nouilles froides à Pyongyang [chronique livre]

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Au sommet des pays qui nous intriguent, nous effraient, ceux sur lesquels on sait peu de choses, culmine la Corée du Nord. A plus de 8000km de Paris, 24 millions de coréens vivraient dans une prison à ciel ouvert, strictement verrouillée par la dynastie des Kim.

Aujourd’hui, en Corée du Nord, moins d’un pour cent de la population possèderait une connexion internet et la sortie du territoire est formellement interdite. Impossible pour un journaliste de se rendre librement en Corée du Nord pour en faire état. Logiquement, nous sommes avides de témoignages sur un pays où tout se passe à l’ abris des regards.

Hasard du calendrier, je viens de publier la chronique du Gouverneur d’Antipodia du même auteur, paru il y a un an, et j’apprends que Nouilles froides à Pyongyang vient de sortir. Jean-Luc Coatalem ressort sa plume pour nous livrer le compte rendu de son voyage en Corée du Nord, en 2011. Nous sommes presque deux ans en arrière, Kim Jong Il était toujours au pouvoir malgré une santé vacillante. Le pays étant strictement fermé aux journalistes, l’auteur a ôté sa casquette de rédacteur en chef adjoint du magazine Géo et coiffé celle, fictive, d’un responsable d’agence de voyage en quête de nouvelles destinations. A force de courage, il vient à bout du marathon administratif et s’envole avec son ami Clorinde pour le pays le « plus cadenassé du Monde ». Fruit de ses notes prises en secret pendant le voyage, il nous présente un régime parfois burlesque mais toujours effrayant. « Faut-il en rire ou en pleurer ?» se demande-t-il.

« Ces notes ont été prises au jour le jour dans un (discret) carnet de poche lors d’un périple en Corée du Nord effectué au printemps 2011. Dégagé du souci illusoire d’embrasser la complexité d’un tel pays, affaires d’historiens ou d’observateurs spécialisés, mon propos se voulait plus modeste: raconter ce que l’on voit du paradis rouge ou plutôt ce qui, dans un cadre très contrôlé, en était dévoilé.»

La visite touristique est entièrement encadrée. Trois guides, que l’auteur appelle les « Kim 1,2 et 3 », ont strictement verrouillé l’itinéraire, allant jusqu’à planifier les pauses toilettes… Au programme, visite des maisons modèles, où les villages relatent le passage du Leader flamme dans les yeux, découverte de sites touristiques sans saveur et spectacles à la gloire du « Leader Suprême ». Le soir, les deux français sont logés dans des hôtels désertiques, qualifiés de « blocs rectangulaires », verrouillés de nuit. Ils multiplieront les tentatives afin de sortir des rails pour aller explorer seuls. Impossible. Ils sont vivement rappelés à l’ordre par l’escouade de guides, à l’affût du moindre dérapage. Partout, le silence est pesant et pousse parfois vers un excès de mélancolie.

« Face à ce néant, ce périple qui sent trop la mise en scène, nous résistons comme nous pouvons, Clorinde et moi. Nous élargissons tout, nous nous immergeons dans nos souvenirs, en nous défiant à coup de références. »

Il relève les éléments sur lesquels s’appuient la propagande. Le « Grand Leader » est partout, sa présence devient oppressante, dans les salons, les halls d’hôtels, la rue, les livres… Son portrait, retouché, est mis en évidence avec un lot de superlatifs délirants. Ils sont désignés, lui et son prédécesseur, comme « cerveau parfait », « soleil glorieux », « lumière du genre humain » ou encore « professeur de l’humanité tout entière »… Dans un pays qui prohibe toutes croyances religieuses, le gouvernant fait office d’élu, de figure légendaire. Pour asseoir son règne il fallait un ennemi commun. L’histoire lui a donné la Corée du Sud comme frère ennemi. Déchiré depuis les lendemains de la guerre 39-45, les deux Corées se vouent une haine incommensurable. Les relations sont minées par l’incompréhension mutuelle et le désir de revanche suite à la guerre des Corées de 1950 à 1953.  La « Sunshine policy », politique d’entente cordiale de 1998 à 2008, qui avait apaisé les relations, est bien révolue. La dynastie des Kim (Kim-Il-sung, Kim jong-il, Kim-jong-un) perpétue un régime qui s’appuie sur la doctrine du Juché, fondée par  Kim Il-sung. L’individu n’existe pas, seul la masse importe. Le gouvernement classe la population en trois catégories : les durs , les hésitants , les hostiles. Pour les derniers cités, l’issue est radicale. Deux cent mille personnes seraient à l’heure actuelle dans des camps à degré de cruauté variable. Le livre contient une pléiade d’autre détails hallucinants sur les thèses et les pratiques développées par le gouvernement. Un régime qui aurait pu sortir de l’imagination de Georges Orwell…

«  La population a gobé le truc. Ou plus exactement , après trois ou quatre générations , elle fait tellement semblant d’y croire qu’elle a fini pour moitié par s’en convaincre, et pour l’autre par feindre d’y adhérer de crainte d’être dénoncée. Né dans les années cinquante, soixante, soixante-dix, le citoyen de base a-t-il connu autre chose ? »

En fin observateur, l’auteur décèle la peur et le doute dans les yeux des coréens. Les habitants sont qualifiés « d’ombres » tant leur présence est furtive. Coupe au bol (imposée par le régime), chemise bleue ou noire, ils déambulent l’air triste dans les rues fades de Pyongyang, capitale déshumanisée. La suspicion inhibe toute relation sociale. Si un sujet du peuple est déclaré déviant, il reçoit la visite des services secrets : le Bowibu et l’Anjeobu. Si la « déviance » est avérée, comprenez si l’individu ne s’est pas montré conforme aux dogmes du régime, toute sa famille peut être arrêtée et déportée dans des camps. Par le biais d’une simple déclaration plusieurs générations d’une même famille peuvent être condamnées au goulag. On comprend alors pourquoi la population est opaque, hermétique. L’auteur les nomme de manière impersonnelle les « Kim », comme pour souligner leur discrétion et leur homogénéité. Arriveront-ils à échanger un sourire, quelques mots, avec un habitant ? Comment saisir la subtilité d’une culture si l’on ne peut s’adresser aux locaux ?

Les voyageurs trouvent refuge dans la lecture. A cette visite froide et vide de sens, ils opposent les lignes de Melville, par exemple, où l’inattendu et l’imaginaire viennent contraster avec la rigueur  imposée par le régime. Oppressé par son environnement Jean Luc Coatalem en vient à se demander ce qu’il fait ici. Sa présence est-elle légitime? Peut-on faire du tourisme dans un pays totalitaire? Le culte voué au « Grand leader » atteint son paroxysme autour des monuments et lors des défilés militaires. Ils rassemblent régulièrement plus d’un demi-million de spectateurs.

La fin du voyage est une bouffée d’air pour l’auteur. On l’imagine revenir non pas avec des réponses mais avec un nouveau lot d’interrogations sur la Corée du Nord.

L’intérêt principal de l’ouvrage est d’offrir une version quasi instantanée. L’auteur partage ses impressions brutes, oscillant entre consternation et amusement. A de nombreuses reprises il choisit l’humour comme rempart à l’absurde. Devant le « spectacle » qui lui est offert, il se questionne sans ménagement. Le carnet de voyage est aussi enrichi d’informations historiques,  fruit de ses recherches, pour tenter de comprendre comment la population a pu accepter et accepte encore l’oppression et la famine. L’auteur transmet avec force la sensation d’isolement qu’il a ressenti tout au long de son voyage. Un périple presque irréel, coupé de tous contacts avec le reste du monde. Les téléphones portables et ordinateurs sont confisqués dès l’entrée du pays et chaque geste, chaque mot est sous contrôle des sbires du parti. Jean-Luc Coatalem relate son voyage sans glorifier son expérience. Les observations et les quelques conclusions qu’il en tire auraient pu être celle de n’importe quel voyageur.

A ceux qui s’intéressent aux destinations lointaines, culturellement aux antipodes du monde occidental, je conseille vraiment la lecture de cet ouvrage. Il donne l’envie de se documenter davantage pour tenter de comprendre. En 2008, un rapport de l’ONU mettait l’accent sur la violation des droits élémentaires, les restrictions aux libertés de pensée, d’opinion et d’expression, les limitations de circulation dans le pays, ainsi que les mauvais traitements et la discrimination envers certains groupes de la population. Le constat est clair et partagé par la communauté internationale mais pourtant rien ne change. Le pays reste figé dans un conservatisme d’un autre âge.

L’arrivé au pouvoir du fils Kim-Jong-un, élevé incognito près de Berne en Suisse avant d’être propulsé au pouvoir, n’a en rien changé la situation. Depuis quelques années, les dirigeants se sont embarqués dans une quête obsessionnelle vers le clonage humain et le nucléaire alors que la famine frappe cruellement la population. Elle aurait déjà causé, selon l’ONU, la mort d’un million de personnes dans les années 1990. Des faits de cannibalisme ont récemment fait la une de la presse internationale. Qu’est ce que l’avenir révèlera d’encore plus terrifiant dans les prochaines années ?

Comme l’auteur, on a envie de se pincer pour sortir de ce mauvais rêve. Mais non, tout cela est bien réel et se passe aujourd’hui, en 2013.

Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem, Grasset, 2013.

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Mise à jour 24 mars 2013: A lire, le témoignage récent de deux journalistes en Corée du nord: Oui nous sommes allés en Corée du Nord.

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