Le gouverneur d’Antipodia [chronique]

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On dit que ce sont les livres qui nous choisissent et non le contraire… Difficile de me souvenir comment j’ai été amené à lire celui-ci. Un conseil glané sur le net, peut-être, ou bien le pur fruit du hasard. Allez savoir… Une fois de plus, on s’embarque pour une contrée lointaine par le biais d’une chronique littéraire. Direction l’île d’Antipodia, quelque part entre la Tasmanie et les îles Kerguelen.

Une île isolée de l’océan antarctique, deux hommes rongés par l’ennui et une plante mystérieuse, le reva reva. Plongez dans une “robinsonade”  contemporaine annoncée comme étant à “mi-chemin entre Jules Verne et Stephen King”.

En mission sur un “mouchoir de terre volcanique”

Jean-Luc Coatalem, écrivain voyageur, nous raconte un paradis au goût d’enfer où vivent deux hommes. Un diplomate déchu, qui fait office de Gouverneur de l’île, et un électricien/mécano, Jodic. Ces personnages sont séparés par bien plus que la hiérarchie. Deux personnalités très différentes, presque antagonistes, évoluent sur l’île.

Leur mission est d’effectuer des tâches quotidiennes qui s’apparentent plus à un acte de présence qu’ à un véritable emploi. Ils sont ici pour assurer un relais météo, produire des rapports pour recenser la faune et la flore de l’île et servir de base arrière si un navire s’égare dans cette région. Nous sommes dans l’une des terres australes et antarctiques françaises, les TAAF, à mi-chemin entre le sud de la Tasmanie et le nord du continent antarctique.

«Je ne veux pas vivre mais rêver seulement»

Jodic, le mécano, est ici par choix. Une déception amoureuse l’a conduit vers une vie loin de tout. Il se contente de sa situation. Fidèle à l’île, il a déjà vu passer deux gouverneurs qui n’ont pas supporté l’isolement. Lui résiste, simple employé s’adonnant à des tâches aussi ingrates qu’inutiles. Chaque après-midi, libéré de ses responsabilités, il court  s’engouffrer dans les profondeurs de l’île, vaquer à ses occupations. Jodic se laisse porter par son environnement, aidé par une mystérieuse plante, le reva-reva. Antipodia lui coule du corps. Lui est volontaire, ici pour oublier. Ou peut-être s’oublier lui-même…

«Que dois-je abandonner qui me délesterait ?»

Le Gouverneur, Albert Paulmier de ­Franville, est ici pour se faire oublier. Sa carrière de diplomate a pris un coup d’arrêt à cause d’une regrettable histoire de mœurs. Loin des flâneries de Jodic, il qualifie le reva-reva de “truc imprévisible et donc dangereux” et préfère un quotidien rythmé par les tâches administratives. C’est absurde, il en a conscience, mais il s’accroche à sa mission, aussi futile soit-elle. Il est ici par punition, pour “purger sa peine”. Plus tard, il se laisse sombrer dans la mélancolie.  Hanté par ses souvenirs, l’île parvient même à lui arracher quelques larmes. Il se laisse dévorer par les préoccupations métaphysiques mais se jure de tenir la barre. Jusqu’à quel point ?

A l’image de l’île, le récit devient de plus en plus oppressant. “Gouv” s’inquiète des allées et venues de son employé, lui qui reste cloitré chez lui. Le ton monte parfois. Le comportement de Jodic se mystifie et en retour, le Gouverneur s’interroge: “J’estimais que cette liberté d’îliens nous enfermait. Lui non. C’est un tremplin. Vers quoi?”.

Et puis tout bascule.

Moïse, le troisième homme, fait irruption dans le récit. Ce mauricien a été jeté par dessus bord par son capitaine de navire. Vaillant, il s’est accroché à la vie jusqu’à débarquer sur l’île. L’ordre établi est bouleversé, le fantastique prend le pas sur le réel. Plus rien n’est palpable, l’île ne fait plus qu’un avec les protagonistes. Les personnages semblent disparaître mais Antipodia, elle, demeure.

Qu’adviendra-t-il du Gouverneur, de Jodic? Antipodia aura-t-elle raison d’eux?

Jean Luc Coatalem signe un huis clos percutant et original. Il est écrit à la première personne et chaque paragraphe donne tour à tour  la parole aux protagonistes. Le rythme est lent pour que l’on puisse percevoir l’ennui des personnages puis devient haletant au moment où l’on sent que tout peut basculer. On craint l’issue du récit de bout en bout.

Fruit de l’imagination de l’auteur, l’île est néanmoins soigneusement décrite, les sommets sont nommés et la géographie nous est rapidement familière. Je me suis surpris plusieurs fois fermant le livre pour laisser apparaître l’île dans mes pensées…

Ce livre m’a aussi plu puisqu’il laisse songeur. Il apporte quelques éléments de réponses aux questions: As-t-on une vie intérieure? Est-ce-que, loin de tout, notre esprit peut combler le vide qui nous entoure ? Qu’est ce qui nous manquerait le plus ? Finalement, il prouve une fois de plus que les îles du bout du monde ne sont pas forcément des petits coins de paradis. Et pourtant, je m’accroche encore à cette image, tant elles me fascinent…

Le gouverneur d’Antipodia de Jean-Luc Coatalem, Le Dilettante, 2012.

“La forme en fer à cheval d’Antipodia était parfaitement dessinée, et la mer était tendue autour, étincelante, crantée de cent milliards de vagues, emplissant l’horizon de toute sa masse. Antipodia! Quelle majesté! Quelle inutilité surtout…”

L’île d’Antipodia est quelque part entre l’Antarctique, la Tasmanie et les îles Kerguelen.

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