En Bolivie, les crânes ont la cote !

Comme chaque année, le 8 novembre, les crânes étaient de sortie à La Paz. Le cimetière général de la capitale bolivienne a été le théâtre d’une des fêtes les plus surprenantes du continent. D’origine aymara, cette cérémonie n’a en réalité de macabre que l’apparence.

A l’entrée du cimetière, Maria pose fièrement avec sa mère et un crâne coiffé d’un bonnet et de guirlandes de fleurs. A 34 ans, elle s’en occupe avec amour depuis une vingtaine d’années.

« Il s’appelle Mario Maria Peres, du nom de mon père défunt. Ce n’est pas son propre crâne mais il le représente. Nous en prenons soin toute l’année ».

Il y a foule dans les allées aux tombes verticales. Des centaines de crânes sont ainsi exhibés sur des plateaux, dans des autels en verre ou posés sur le sol. On pourrait s’attendre à une ambiance funèbre et des visages fermés. C’est exactement le contraire.

Ils portent bonnets, chapeau, casquettes, lunettes de soleil et leurs propriétaires, souriants, se prêtent volontiers au jeu des flashs.

On l’appelle « fiesta de las ñatitas », littéralement « fête des petits nez plats », en référence à l’anatomie des crânes. C’est une tradition encore vivace à La Paz et à El Alto bien qu’elle daterait de l’époque précolombienne.

Une tête de mort est adoptée par une personne ou toute une famille. Un coin lui est réservé dans la maison et on lui offre cigarettes, aliments, fleurs, bougies… Conservée avec beaucoup d’amour, elle a même le privilège de porter un nom.

Une fois par an, elles sont de sortie pour être baptisées ou simplement montrées à la foule.

Ce rituel rend hommage à l’Ajayu (l’âme en aymara) et s’inscrit dans le culte des restes humains. Cette tradition se perpétuait de manière clandestine il y a encore une dizaine d’années. Aujourd’hui, elle se déroule de manière plus symbolique et fait suite à la fête « Todos Santos » (l’équivalent de la Toussaint) qui s’organise quelques jours plus tôt dans tout le pays.

Un couple d’une soixante d’années allume une cigarette au bec de Racinto.

« Tous les lundis, nous le faisons fumer. Cela amène chance et prospérité pour toute la famille. En ce moment, c’est surtout pour les études de mon fils. »

Tout près, Samuel, âgé de 15 ans, acquiesce d’un geste de la tête.

« Chez vous, la fête dédiée aux morts est triste, ici c’est un moment de joie pour nous tous.  Ils ne sont pas morts, ils existent toujours et nous protègent », ajoute Edilberto, tout fier de prendre la pose près de sa femme et de son protégé.

Plus loin, une femme a le regard perdu dans ses souvenirs. « C’est en honneur à son mari, il était barman. », m’apprend son amie qui a remarqué mon étonnement devant les bouteilles d’alcool disposées tout près du crâne. Très fière de poser avec sa moitié, elle ne souhaite toutefois pas s’étendre à son sujet.

Si ces « petits nez plats » sont portés vers le cimetière ce n’est pas seulement pour être exposés au yeux des curieux. Dans l’imposante église, un prêtre s’active au milieu de la foule. Il bénit les crânes à la chaîne, entre deux quêtes. Les membres de la famille sont tout sourire. Certains arborent un regard plus fermé. La mort du proche n’est peut-être pas si lointaine.

L’église a d’abord interdit très fermement ce rituel considéré comme païen mais il s’est toujours perpétué dans l’ombre. Difficile de savoir d’où viennent ces crânes. Si certains sont les restes du proche défunt, d’autres ont des origines plus obscures. Il serait aisé, aux environs de La Paz, de s’approvisionner en crânes de manière clandestine.

Dehors, la fête bat son plein. Une dizaine de groupes musicaux se déplacent et mettent l’ambiance parmi les familles. La musique est joyeuse. Sous le son des guitares et violons, les chanteurs évoquent souvenirs heureux et culte des anciens.

Fendue d’un large sourire, Lucy m’interpelle dans une allée. « Prends en photo mes grands-parents ! »

Vêtue à l’occidentale, elle assume pleinement ses traditions.

« A la maison, je fume et je danse avec eux pour leur faire plaisir. Ils aiment aussi boire !  Ils font partie de notre famille. A l’étage, ils ont leur propre chambre. Je les fais sortir une fois par an, à cette date. C’est comme leur jour d’anniversaire. »

Pour Lucy, cette cérémonie n’a rien de macabre. Elle permet de garder un lien fort avec ses proches de « l’autre monde ».

 

En fin de matinée, la musique se fait plus discrète. Assis en cercle autour des offrandes de fleurs, feuilles de coca, cigarettes et alcool en tout genre, les cholitas se remémorent leurs défunts. Exceptionnellement, aujourd’hui on fume et on boit en l’honneur de l’être cher. On échange ensemble des souvenirs, on rit, on pleure.

Quelques personnes défilent encore dans les allées fleuries. Au-dessus, le ballet permanent de cabines colorées nous rappelle que la nouvelle Bolivie est en marche. Le récent téléphérique qui relit La Paz à la périphérie est l’un des plus long au monde. Le centre ville a vu pousser une dizaine d’immeubles modernes en quelques années et les tenues traditionnelles deviennent de plus en plus rares dans les rues escarpées de la nouvelle capitale.

Paradoxalement, la fête des ñatitas grossit d’année en année. Les origines indiennes sont d’autant plus assumées depuis que le président Evo Morales, d’origine aymara, est arrivé à la tête du pays en janvier 2006. C’est ce subtil mélange qui caractérise la Bolivie d’aujourd’hui.

A La Paz, Frédéric Jasseny. Reportage publié à l’origine sur le défunt média IJSBERG. Amen.

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