« De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages » de Matthias Debureaux [chronique]

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L’inconsciente maison d’édition qui a publié ce bouquin aurait dû inscrire une note au dos : « attention, peut provoquer une crampe à la mâchoire ou des crises de rires chroniques ». J’ai lu cet ovni littéraire en une soirée et j’ai bien ri !

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Cette photo n’a rien à voir avec l’article. Et tant mieux.

« Chiant qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ». Voilà comment s’ouvre ce pamphlet tonitruant pour les voyageurs-racontars que nous sommes. Quiconque a voyagé au moins une fois dans sa vie en prend pour son grade.

– Bienvenue à bord de la navette du poncif operator. Voici le petit manuel du parfait exploraseur. Ou comment passer maître dans l’art d’appliquer avec douceur le bâillon chloroformé de ses aventures. –

L’essai s’organise en une énumération de conseils à appliquer si l’on veut vraiment ennuyer son entourage au retour de voyage.

Chaque année, plus de 700 millions de touristes parcourent le monde. En 2020, ils seront 1 milliard à vous assommer avec leur récit de voyage.

Extraits choisis :

– Faites de votre exposé une offrande lyrique. Le monde titube en vous. Présentez-vous comme un passeur de rêves et de routes, un trafiquant d’émotions, un baladin des steppes, un ambassadeur nomade, un ténor de l’Ailleurs ou l’héritier d’une longue tradition de conteurs remontant à Hérodote. Ce statut d’ange vagabond prouve que vous n’êtes pas égoïste mais un être de partage. Contrairement à vous, tant d’autres n’auront jamais le courage de tout plaquer pour le grand saut. Pour vous montrer ouvert, interrogez aussi vos auditeurs sur leur petite vie grise durant votre absence. –

Sur l’égo surdimensionné du voyageur :

– Dénigrez les touristes. Fouettez la « bronzaille ». Martelez que vous préférez voyager « intelligent » et marquez bien votre distance avec le visiteur moyen qui est transporté avec ses certitudes et sa peur panique d’être déstabilisé. Dites que, dans le voyage, rien ni personne n’est définitif. Ayez en mémoire une formule choc pour exprimer la différence entre le voyage et le tourisme : c’est comme faire l’amour et se faire une pute. –

Ou encore :

– Ne faites jamais de plan pour construire votre récit. Privilégiez l’exaltation, le jet continu, l’enthousiasme contagieux et le feu sacré. Préférez le torrent verbal à l’ordre émollient des idées. Perdez le fil, car c’est cela aussi, l’aventure. Le vrai voyageur n’a pas de plan établi. Si vous avez franchi une frontière, considérez-vous comme une autorité pour aborder tous les sujets liés à cette incursion. Et surtout, débordez en opérant toutes les digressions imaginables. Des grandes questions géopolitiques aux petits travers insolites des peuples visités. –

L’art d’en rajouter :

– Rappelez à vos amis combien vous manquent vos « vrais amis » du bout du monde. Ces Mongols (ou « fils du vent »), ces griots du Mali ou ces Peuls dont vous avez réussi à intégrer parfaitement toutes les émotions et les valeurs. –

Passage dans le radar actisphérique

de l'art d'ennuyer en racontant ses voyages

Nouveauté sur le blog : je teste un visuel pour noter les livres en fonction de 5 critères. Ils sont notés de 0 à 10, le centre du radar représentant la note la plus basse. Le but : se faire une idée en un coup d'oeil. N'hésitez pas à donner votre avis sur le radar !

Si « De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages » tape et juste et précis, il est parfois agaçant. On se demande si la bande d’amis de l’auteur ne se résume pas à des profs de lettres en préretraite ou pire, des ménagères de moins de 50 ans, qui autrefois, ont suivi une filière littéraire. Plusieurs fois, j’ai stoppé la lecture en me demandant : mais qui raconte encore ses voyages comme ça ?! 

La version publiée il y a dix ans, sous la plume de Matthias Debureaux, a été « augmentée et actualisée » par les éditions Allary. Les ajouts propres au statut de blogueur voyage ou digital nomad trouveront peu d’échos chez les lecteurs, à mon avis. On retrouve pêle-mêle quelques poncifs sur le voyage 2.0. C’est clair, ce nouveau mode de vie ne fait pas sens pour l’auteur. (Ou pire, il frappe tellement dans le mille que je me suis reconnu et ne peux m’empêcher de lâcher cette critique gratuite et non-argumentée 😉 )

A lire sur plus de 100 pages un pamphlet sur des tranches de quotidien de tout voyageur sur le retour, je me suis senti un peu comme devant un spectacle de stand-up. Je ris de me voir rire. Je me dis que c’est un peu facile et pourtant chaque fois j’y retourne. Dans notre cas, chaque fois j’ai tourné la page suivante.

Oui, il n’est pas parfait mais il est terriblement efficace. C’est LE cadeau à offrir à un ami voyageur sur le retour !

Pour ce qui est du style, très difficile de critiquer tant il est maîtrisé. Rien à jeter !

Je me suis particulièrement reconnu dans ce court passage :

– Lovez-vous dans la position du revenant. “Revenir de…” est un statut à prolonger le plus tard possible. Nimbé d’une sorte de halo vibratile, vous êtes encore enduit d’embruns lointains ou de poussière des grandes terres vierges. Entretenez le flou et offrez perpétuellement l’illusion d’un retour de fraîche date. Ce laps élastique peut varier entre trois jours et six mois. –

Pour moi, le délai de 6 mois est dépassé depuis décembre. Je n’ai alors officiellement plus le droit de vous dire : « Nen mais tu vois je reviens d’Afrique de l’Est… 😉 »

Mais attention :

– Le voyageur dispose d’une inépuisable pharmacopée. Mais rien n’est prévu pour nous immuniser contre les récits de voyage. Il faudrait imposer une mise en quarantaine au voyageur qui revient. Tout au moins une douzaine d’heures en cellule de dégrisement. À quoi bon ? Des mois, des années plus tard, il ne perdra jamais une occasion de se souvenir. L’évocation de son odyssée est un feu de cheminée perpétuel. –


« De l'art d'ennuyer en racontant ses voyages  »

Allary Editions publie gratuitement « De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages  » sur un tumblr : ici. Si vous préférez la version papier (très qualitative), rendez-vous sur la Place des libraires.

Un commentaire sur "« De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages » de Matthias Debureaux [chronique]"

  1. Si je partage ton avis pour l’essentiel (le style, la formalisation, les truismes …) je trouve quand même le bouquin assez facile (épingler les travers de ses condisciples, finalement, c’est toujours aussi drôle que caustique) . Je regrette qu’il n’est pas aussi inversé le propos en évoquant la difficulté de raconter ses voyages sans être moins ennuyeux (ou apparemment fanfaron) que ceux qui te racontent l’aménagement de leur nouvelle cuisine 😉 M’est d’avis qu’il vaut mieux l’offrir à un voyageur sur le départ qu’a un qui rentre (histoire de tuer dans l’œuf toute velléité de partage ….)
    Merci pour le lien lien au Tumblr

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