Birmane [chronique]

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Comme beaucoup, une simple évocation de cette destination suscite chez moi le désir d’ailleurs. Qui n’a pas été charmé par les images qui nous parviennent de ce pays ? Les quelques récits de voyage glanés sur la toile ont largement aiguisé ma curiosité. Ajoutons que la Birmanie fascine surtout en raison de sa très récente, et relative, ouverture au monde.

Le pays a récemment été renommé Myanmar, comme si la junte militaire au pouvoir cherchait à couvrir d’un linceul le passé d’une population meurtrie par des années de dictature. Depuis 2011, l’armée aurait officiellement remis le pouvoir à un gouvernement civil. La Birmanie fascine, intrigue, effraie,  émerveille…

Ce paradoxe, Christophe Ono-dit-Biot l’a bien retranscrit dans son roman d’aventure : Birmane, publié chez Plon en 2007.

Birmane commence par un point final. Las d’une vie sans surprise et d’une relation stérile, un couple se déchire au cours de ses vacances en Thaïlande. Hélène préfère continuer ses vacances dans les bras d’un backpacker et laisser César à son destin. Jusqu’alors secrétaire de rédaction frustré au sein d’un magazine, il évoluait dans l’ombre des reporters avec une furieuse envie de goûter à la gloire journalistique. Bien décidé, il achète un aller-simple pour la Birmanie et fonce bille-en-tête pour essayer de voler la vedette au grand reporter star, Blanchart, le bellâtre aventurier et égocentrique. On comprend alors qu’il court vers la vie dont il a toujours rêvé.

Il compte bien briller en réussissant là ou Blanchart a échoué : interviewer Khun Sa, le plus grand trafiquant d’opium de tous les temps. Dès son arrivée, il s’obstine à le rencontrer. Mais celui que l’on surnomme outre-Atlantique le « Pablo Escobar asiatique » n’est pas si facile à approcher. Il a régné de longues années sur le Triangle d’Or en menant une guerre sans merci contre ses concurrents. Pourchassé par les américains, le « roi de l’opium » et « Seigneur de la Mort » s’engouffre dans la jungle et y bâtit une mystique ville royaume, qu’il nomma Ho-Mong. Il s’agit d’un personnage qui a bel et bien existé. L’auteur l’invite dans son roman pour nous plonger un peu plus dans la réalité birmane.

César entreprend une quête effrénée qui le mènera à la découverte du pire et du meilleur de la Birmanie. L’apprenti reporter se laisse naïvement porter par les rencontres et évolue maladroitement au sein d’une dictature féroce. Il évoque souvent un climat lourd et suspicieux comme lorsqu’il passe à proximité de la propriété où est détenue Aung San Suu Kyi, la célèbre résistante pacifique.

Échappant de peu à un attentat au centre de Rangoon, il fait la rencontre de Julie, médecin humanitaire passionnée. Troublé par la scène dont il vient d’être témoin, il cherche à comprendre. L’attentat serait orchestré par la junte militaire pour décourager les opposants au régime et utiliser la peur pour anesthésier le peuple. Touché en plein cœur par le charme de Julie, il découvre la Birmanie à travers son regard. Mais l’énigmatique aventurière disparaît aussi brutalement qu’elle est apparue. Bien qu’affecté par cette absence, César garde en tête son interview et s’engouffre alors vers une aventure à l’issue incertaine.

A travers cette épopée, on découvre plusieurs visages de la Birmanie. César fréquente notamment la jetset locale qu’il décrit comme une jeunesse dorée qui se dandine sur du rock anglais, conduit des voitures de luxe et se drogue.

Du chaos urbain à l’enfer de verdure

Plus tard, César apprend l’existence d’une énigmatique, presque légendaire, opposante birmane nommée Wei Wei. Elle agirait par ondes radio depuis les montagnes du nord en appelant au soulèvement du peuple contre la junte militaire. Il quitte alors la ville et le paysage change radicalement. Chars à bœufs, rizières, birmanes transportant des légumes sur la tête, canu (petit canoë) abandonné sur les rivières…

Les descriptions de paysages bucoliques s’invitent à chaque fois que César change d’horizon.

« Dans une explosion de couleurs chatoyantes, une vingtaine de barques noires élancent leur proue sur l’eau vaste et immobile. Autour, comme un rempart aux lignes courbes et aux reflets émeraude, les hautes montagnes du pays shan. Enturbannés dans la brume lorsque la nuit tombe, elles révèlent, une fois décoiffées par les rayons du soleil matinal, l’adorable monde végétal et aquatique qu’elles protègent jalousement de l’extérieur. »

Le charme mystique prend possession du corps et de l’esprit de César. Comme envouté par le spectacle offert, Il pénètre avec émerveillement dans un univers de stupas grignotés par la nature et pagodes qui émergent d’une nature flamboyante. Du lac Inle à la vallée des rubis, le temps semble s’arrêter lorsqu’il parvient à goûter à la quiétude des villages du nord:

« Un village comme tiré d’un livre de légende, fait de vastes maisons montées sur pilotis et couronnées de toits dont la forme triangulaire et la couleur brun clair tranchaient avec le vert et l’arrondi des collines qui le protégeaient. J’étais hypnotisé ».

L’envers du décor est aussi évoqué à travers les yeux méfiants de César. Il traverse des villes rongées par le trafic de drogue, la prostitution et les excès du jeu. Mong La, le Las Vegas du Triangle d’Or, directement sponsorisé par Rangoon, offre aux étrangers voluptés et plaisirs moyennant quelques yuans. On plonge dans la réalité complexe des producteurs d’opium ou dans le destin tragique des mineurs de Mogok.

Par ses découvertes, l’auteur met à jour les contradictions de la dictature, en évoquant les excès de la junte militaire depuis Rangoon jusqu’aux jungles humides. Au cœur d’un régime autocratique qui exerce une pression constante sur sa population, il nous décrit une population bâillonnée par la peur.

Assez déconcertant sur la forme, on croit lire un récit journalistique puis soudain on se retrouve dans une aventure à la Indiana Jones. On frôle parfois le roman à l’eau de rose quand il évoque son idylle avec Julie, l’aventurière providentielle, qui apparaît puis s’évapore au rythme des péripéties de César.

Cela dit, on comprend bien que l’intrigue n’est qu’un prétexte pour nous plonger dans l’âme du pays. Le voyage est fascinant, instructif et nous tient en haleine de bout en bout. Ce quatrième ouvrage de Christophe Ono-dit-Biot a été couronné par le prix Interallié de 2007, qui récompense chaque année un roman écrit par un journaliste, comme l’avait été Malraux avec La voie royale en 1930. La fascination que l’auteur éprouve pour ce pays est contagieuse. Il nous donne une raison de plus pour s’emparer d’un aller-simple vers le pays le plus sensuel de toute l’Asie.

Les photos publiées dans cet article sont l’œuvre du photographe américain Kyle Hammons. Elles sont publiées avec son accord mais protégées par des droits d’auteurs. Si vous souhaitez découvrir son travail visitez son portfolio ici : www.kylehammons.com

  1. Je te conseille aussi “Noyade interdite” de Amy Tan, le récit d’un groupe d’américains qui voyagent en Chine et au Myanmar, raconté par celle qui devait être leur accompagnatrice mais qui est morte avant le voyage… c’est assez cocasse mais on se laisse bien envoûter par l’histoire et le charme de la Birmanie. Je l’ai lu il y a longtemps mais j’avais beaucoup aimé…

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