32h sur la route, au Mozambique ! [Partie 2]

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Voici la chronique de nos 32h de trajet (porte-à-porte) depuis Beira jusqu’à Nampula en passant par Quelimane, soit un peu plus de 1 000km sur la principale route du pays, la fameuse N1. Elle est censée être la route en meilleure état du pays. Nous verrons que le terme « meilleure » peut être trompeur…

Avant de continuer, sache que tu dois lire la partie 1 du récit “32h sur la route au Mozambique” !

Nous nous étions quitté avec cette phrase :

20h47 : Nous méditons sur les différences de notion du Temps entre les cultures. Vaste sujet. Autour de nous, on vend des légumes, on mange, on boit et on égorge des chèvres.

Nous avons quitté Beira à 5h du matin et nous voici quelque part non loin du fleuve Zambèze, plus de 16h plus tard, soit la moitié du trajet. Mais nous ne le savions pas encore…

21h01 : Toujours aucune trace du conducteur. L’attente devient dure à digérer, comme les chips et bouillies de maïs que l’on ingurgite. Il fait nuit depuis 3h et les environs n’ont pas l’air très sécurisé, voire dangereux. Et toujours ces chèvres que l’on égorge juste à côté… Le sang gicle, la bête pousse des cris aigus que l’on a d’abord confondu avec ceux d’un humain.

Cette fois c’en est trop. Je sors du minibus et crie : «oh vous pouvez pas faire ça ailleurs, on s’entend pas là !» (en espagnol, bien que tout le monde ici parle portugais ou un dialecte local…). Il se fendent la poire en me regardant. C’est la première fois en voyage que je craque et demande le silence ! C’est assez pathétique, je l’avoue. Gros moment de solitude. La perception du bruit en public est une notion toute subjective. C’est la résistance au bruit qui nous différencie, dans cette partie du monde ! Rien d’autre !

Les passagers du chapa me regardent avec étonnement… Les chèvres continuent de rétrécir…

21h17 : Fanny insiste pour aller aux toilettes. Je cède enfin. Je me poste à mi-chemin entre le chapa et une baraque hideuse qui semble cacher des toilettes. Je scrute la baraque avec insistance car des individus assez louches sont, comme par hasard, partis dans la même direction.

Fanny en revient 5 minutes (interminables) plus tard, avec cette phrase : « c’était pire qu’en Inde ». OUCH !

21h34 : Une conductrice passe à notre hauteur. Nous en profitons pour tendre le pouce. Je lui explique que nous sommes coincés dans ce coin infâme. Elle nous rit au nez et nous propose de nous prendre pour 400 meticais (soit moins de 9 euros). Deuxième fois que je perds mon sang-froid en voyage, décidément. Je lui explique le principe de l’autostop et de la solidarité. Encore une fois, c’est pathétique.

21h56 : Je regrette beaucoup.

22hh07 : Elle repasse en me souriant. J’accepte.

Entre temps, j’ai trouvé le conducteur du chapa, assis tranquillement à la terrasse d’un resto. Il refuse de repartir mais je baisse le ton à la vue des serveurs.

Je raconte nos aventures à la conductrice. Elle est scandalisée, ou plus exactement, simule d’être scandalisée pour obtenir ma sympathie. Elle se jette sur le conducteur du chapa et l’insulte de tous les noms ! Il sont à deux doigts d’en venir aux mains !

Mais notre sauveur arrive. Descend de la voiture un homme d’âge mur, muni d’une canne. Il lève la tête vers le chauffeur. La tension retombe directement.

C’est un pasteur. Il suffit d’un regard et le conducteur de chapa se calme directement.

La conductrice enclenche le moulin à parole, ce qui lui vaudra le surnom de «la bavarde».

22h12 : Nous découvrons les autres passagers. Zacharia, un trentenaire apparemment pas très bavard que l’on appellera « le Muet » et donc un pasteur, tout sourire, en costume rayé et coiffé d’un élégant chapeau. Nous l’appellerons «le Pasteur». Ce personnage sera essentiel pour la suite des évènements. Retenez-le !

La Bavarde lance des coups de pieds sur les sacs qui encombrent son coffre pour faire rentrer les nôtres.

22h30 : Finalement, nous mettrons la moitié sur nos genoux (environ 7kg) et nous prenons place près du Pasteur. Il sourit encore d’ailleurs.

On est un peu « mi-figue mi-pépin ». A cette heure tardive, il n’était pas concevable de rester dans la zone de détritus inquiétante où nous nous trouvions. Mais est-ce mieux de traverser la brousse avec des inconnus ? De manière générale, nous ne faisons jamais d’autostop la nuit.

L’imagination fait son chemin. Je vois bien le pasteur se retourner vers nous, avec un bidon d’essence en main «brûlez-les, brûlez-les !!» ou gueuler un truc du genre «vous allez rejoindre le paradis des hommes sans têtes !».

22h41 : Deux policiers nous arrêtent et demandent : « Vous avez un peu d’eau s’il-vous plaît ». C’est mignon nen, un flic qui demande un peu d’eau ? Sauf qu’il s’en fout pas mal de se rincer le gosier.

Bon à savoir. Au Mozambique, si un policier ou tout autre personne en uniforme vous demande de l’eau ou un rafraichissant (en portugais = refresco), cela correspond à une somme d’argent. Un bakchich quoi.

Si le bougre d’en face ne comprend pas ce language codé, il peut facilement avoir de très gros ennuis ou même croupir dans une geôle qui sent l’urine.

Fanny me murmure : «on n’a qu’à lui dire d’aller se faire =:ù$)-ù==: !». Nous sommes à fleur de peau à cause de la fatigue et avouons-le, une certaine peur.

22h42 : Et là, entre en scène notre sauveur.

« Tenez mon brave, un peu de lecture. »

L’infâme policier en a le souffle coupé. Il troque son air hautain contre un sourire. Le Pasteur vient de lui transmettre une petite Bible. Le policier hésite un instant puis nous souhaite bonne route.

22h56 : Deuxième contrôle : mêmes étapes.

23h07 : Troisième contrôle : mêmes étapes.

23h33 : Quatrième contrôle : Houla c’est un gros morceau. Je sens déjà le flic véreux. Il salive presque de voir deux « blancs » dans la voiture. Je n’aime pas du tout son regard.

On se tourne vers Le Pasteur pour s’assurer qu’il ne ferme pas l’œil. Il nous fait un geste de la tête. Z’inquiétez pas les cocos, papy est là.

Le policier prend nos papiers (des copies) et pas ceux des autres passagers.

« Il vous contrôle parce que vous êtes blancs. Mais c’est normal, les flics de chez vous contrôlent toujours les noirs, nen ?! » Elle a pas totalement tort la Bavarde… En vérité, il nous contrôle surtout parce qu’il nous pense plein aux as.

La Pasteur se tourne vers lui et le salue avec une voix tellement mielleuse que j’ai craint les piqures d’abeilles.

Cette fois il tend deux Bibles. Le grand jeu !

23h36 : Je questionne le Pasteur sur son tour de passe-passe : “Vous en avez beaucoup de bibles ?”

Il me répond d’un geste de la tête et montre avec ses deux mains une colonne d’exemplaires de la Bible qu’il traîne avec lui.

Je tente d’en savoir un peu plus. Selon ses calculs, le fait d’esquiver un racket avec une Bible coûte moins cher que de payer «le refresco ». A bon entendeur !

23h41 : Nous tentons de rester éveillés, au cas où le trio serait une bande de psychopathes s’apprêtant à nous découper en rondelle au bord de la route. C’est fou comme l’imagination travaille lorsqu’on voyage, encore plus lorsqu’on est exténués ! La Bavarde nous raconte toute sa vie et celle de ses proches.

Elle ne cesse de gémir sur le Muet l’accusant de rouler trop doucement. Pourtant, nous décollons de 15 cm à chaque fois que l’on se prend un nid de poule, c’est à dire toutes les 3 minutes. Mon crâne est un champ de bataille. Elle se décide à prendre le volant. Je dis à Fanny (avec une voix rassurante) : “tu peux dormir je les surveille”. Cinq minutes plus tard c’est elle qui me réveille !

23h54 : La Bavarde se sent pousser des ailes. Plusieurs fois, mon crâne vient encore chatouiller le plafond de la voiture. Je tente de faire des “bruits français” avec ma bouche pour montrer mon agacement. Vous savez les “ffffffffffh”, “ooooooh”, Fiouuuuh”; mais ça ne veut rien dire par ici…

23h59 : La voiture fait un bruit bizarre. Je m’assure que ce n’est pas mon ventre qui gronde. Non, il s’agit bien du tas de ferraille.

00h02 : L’heure du crime. Suspense. Qui va mourir en premier ?

« On a crevé ! Merde ! »

Dehors c’est assez flippant. Des bruits d’animaux s’échappent de la jungle et, par la fenêtre, nous apercevons des bandes de gamins courir, vêtements déchirés et machettes à la main. Aucune idée de ce qu’ils font seuls à cette heure tardive. Ils ont le regard vide et la sueur coule sur leur peau usée.

Elle roule encore un peu.

00h03 : Encore un peu.

00h04 : Encore un peu.

00h05 : Elle tente d’accélérer. Mais putain comment on dit «arrête on a crevé» en portugais !?

Fanny me regarde. Je la regarde. Elle me dit : « j’en étais sûre… » (PS : c’est vraiment un truc de fille de dire « j’en étais sûre »… A ce propos, je voudrais vous dire à toutes, si vous en êtes sûres, partagez vos sentiments en temps voulu, ok ?)

« Tu vois je t’avais dit d’aller moins vite ! » gueule la bavarde sur le Muet en oubliant que c’est elle au volant.

00h06 : Nous sortons de la voiture, à part le Pasteur qui se fout pas mal de ce qui arrive. Il sourit. Il est content. On a crevé et il est content.

00h07 : Nous sommes en pleine brousse. Une phrase tourne en boucle dans ma tête «c’est une zone avec beaucoup de crocodiles». Et la phrase que tous les expats français à Maputo m’ont répété : «remonter le pays en chapa c’est possible, mais franchement ça doit être galère !» .

On a quand même deux lampes de poches. Pour cinq, mais bon…

Zacharria (le Muet) retrouve subitement la parole. « Le vendeur m’a eu !». La clé fournie avec la roue de secours est trop petite. Impossible de retirer la roue avec le pneu crevé.

Les lampes de poches de nuit en pleine brousse c’est super efficace pour attirer les moustiques. Fanny me répète plusieurs fois qu’ici le Paludisme est mortel en me badigeonnant de spray anti-moustique comme si elle se parfumait une après-midi de kermesse.

Et le Muet (que je préférais vraiment muet) parle encore du vendeur-arnaqueur. « Ah le salaud, il m’a eu !», tourne en boucle.

Soudain, on se regarde tous. Grand silence.

«C’est une malédiction!» lâche le Muet.

«Non, mon fils.», rétorque le pasteur.

BOOM.

Je me souviendrai toujours de ce moment.

Les feux de détresses éclairent par intermittence le Pasteur. Derrière, les étoiles et l’immensité de la jungle tentent de nous écraser.

«Ce n’est pas une malédiction, c’est une épreuve. On a dû faire quelque chose de mal. C’est une punition.»

L’instant est trop grave pour que je lâche un «on s’en fout bordel !». J’attend un peu. Je tente une percée : « On peut fouiller le coffre, il  y a peut-être une autre clé. »

«Oui, c’est une punition…» répètent-ils ensuite, à l’unissons.

Nous alternons entre fous rires et énervement.

00h16 : Nous décidons d’arrêter un routier pour demander de l’aide.  Il ne s’arrête pas. Nous sommes en pleine brousse, la nuit, dans une région pas vraiment rassurante. Les conducteurs ne sont pas fous au point de s’arrêter, dans un pays qui a connu 15 ans de guerre civile et est envahi de satanées kalachnikovs.

00H30 : Quelques routiers passent mais ne s’arrêtent toujours pas. Ils ont l’air terrorisé lorsqu’ils nous aperçoivent au bord de la route.

01H03 : Nouvelle technique : les hommes se cachent, couchés dans la voiture, et les femmes font signe aux routiers. Un routier s’arrête et commence même à sortir de son camion !

Nous sortons de la voiture. Dès qu’il nous aperçoit, il court dans son camion et démarre en trombe ! Nouvel échec, nous sommes sortis trop tôt !

01h22 : Nouvelle tentative. Je suis un peu flippé pour la santé mentale de Fanny… Elle se met à danser avec la Bavarde. Elles ont l’air d’aimer ça !

Je demande au Muet pourquoi on irait pas voir autour de nous pour trouver de l’aide. Il me répond :«je n’ai pas d’armes et je n’ai pas envie de mourir». Je n’insiste pas.

01h22 : Un routier remorquant un 4X4 s’arrête enfin, sans doute conquit par les pas de danses des filles. Nous changeons la roue et repartons. Tout va bien ! On se paie même quelques fous rires avec nos nouveaux amis.

01h44 : Le pasteur se barre. Merde, comment faire si la police nous arrête !? Je n’ai pas compris cette séquence. La voiture s’est arrêtée moins d’une minute et le Pasteur s’est envolé. Est-ce qu’il a vraiment existé ?

03H13 : Nous arrivons enfin dans une sorte de parking de bus. Il y a autant de monde dans les rues qu’en pleine journée. Qu’est-ce qu’ils font tous ?

03h22 : Nous achetons nos tickets sans trop de difficultés. Direction Nampula, on ne sait même pas où l’on est. Tanpis pour Quelimane. J’achète du pain puis rejoins le bus des alcooliques anonymes. Tout le monde à l’air bourré par ici.

04h01 : Vous avez vos tickets ? demande le rabatteur. Je lui montre.

04h06 : Vous avez vos tickets ? demande le rabatteur. Je lui montre.

04h13 : Vous avez vos tickets ? demande le rabatteur. Je lui montre.

04h16 : Vous avez vos tickets ? demande le rabatteur. Je lui montre.

04H19 : Vous avez vos tickets ?demande le rabatteur. Cette fois j’ai envie de le @%-(=:”,;;:! une bonne fois pour toute !

(Pensée interne : nen ça ne vaut pas le coup de tuer pour cela…)

05h00 : Nous partons enfin !

De 5h01 à 13h11 : Période de vide. Nous dormons à moitié. Pas totalement car nous serions projetés sur les sièges d’en face si nous nous relâchions. Très peu de souvenirs de ce laps de temps. Quelques flashs me reviennent. Je vois des gens bondir aux fenêtre du bus pour nous vendre des canettes ou des cacahuètes. Parfois, ils tentent de nous réanimer pour nous vendre leur babioles. J’ai une marque sur le visage à force de le poser sur le siège de devant. J’ai les coudes tuméfiés, les mains moites et un mal de tête. Fanny a la tête posée sur une épaule, un filet de bave qui s’échappe.

13h12 : C’est la fin du calvaire. Je ne sais absolument pas si nous sommes restés sur la N1 tout le trajet. Nous prenons un taxi pour l’une des très rare fois dans le voyage et optons pour deux lits en dortoirs dans la seule auberge de voyageurs de Nampula.

Délivrance !

Nous prenons trois jours de repos et ne sortons que pour faire des courses. A chaque sortie, la police nous contrôle. Jamais nous ne sortons avec nos passeports originaux car ils pourraient les confisquer.


Pour ceux qui se poseraient la question, tout ce que j’ai décrit dans ces deux parties est vrai et non-exagéré. Les mozambicains sont les premiers à souffrir de la corruption et du manque d’infrastructure dans un pays riche en matières premières mais qui peine à se relever d’une guerre civile qui a duré 15 ans (de 1977 à 1992). Pour des femmes et hommes qui n’ont connu que cela, on peut comprendre la lassitude et la nonchalance lorsqu’ils sont victimes de corruption ou de la lenteur des transports. Que peuvent-ils espérer ?

Les transports doivent-ils être un frein à visiter le Mozambique ? Je ne pense pas pour autant mais il est indispensable d’avoir du temps ou de l’argent pour se payer plusieurs escales en avion. En tout cas, l’île du Mozambique et l’archipel de Bazaruto sont des coins magiques et l’on aurait tord de passer à côté.

Puisse ce témoignage servir au développement des transports au Mozambique. (mais bien sûr 😉 )

  1. Qu’est-ce qu’on a ri ! lecture collective à voix haute ça valait le coup ! je crois que ce que j’ai préféré c’est le coup des Bibles …

  2. Piou, alors là, dans 50 ou même 100 ans, vous vous en souviendrez encore de cette aventure, je pense ! C’est drôle à lire, j’imagine que vous en riez maintenant, mais en direct, c’est une autre histoire !
    Je me souviens d’un tweet dans lequel tu disais espérer de “l’aventure” en Afrique, visiblement, tes vœux ont été exaucés 😉

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